L’échec économique des systèmes centralisés
La transition est le passage de l’économie planifiée et centralisée au capitalisme. Dans les économies centralisées l’État possède tous les moyens de production. Les quantités à produire sont déterminées bureaucratiquement (Gosplan) : les approvisionnements, les besoins, le travail sont calculés pour remplir des objectifs.
Dans cette logique, les prix ne jouent pas le même rôle qu’en économie de marché (ex : les salaires). La régulation se fait par les quantités. Or l’économie centralisée est marquée par le rationnement : les pénuries, la mauvaise qualité des produits, les difficultés de coordination entre entreprises ou au sein du bloc soviétique…
Cette situation découle de la situation économique de la Russie en 1917 et des stratégies mises en œuvre : un développement industriel autocentré. Pour Fukuyama (1997) c’est un « fordisme sous stéroïdes ». Inadapté aux mutations économiques.
L’économie planifiée centralisée souffre de deux maux incurables : l’absence d’incitations (productivité, motivation …) et l’absence d’innovations (sauf dans le domaine militaire).
L’échec politique des systèmes centralisés
C’est davantage sur le plan idéologique que le projet soviétique a échoué. Véritable utopie alternative au capitalisme et à ses excès (inégalités, crises, conflits…) l’idée communiste a longtemps incarné un idéal, Furet (1995). Mais le totalitarisme du régime a complètement disqualifié sa démarche économique (même s’il existe une tradition planificatrice en France ou en management). Pour Hayek (1988), le socialisme est une erreur intellectuelle : c’est une doctrine qui repose sur des bases erronées telles que le refus de la liberté individuelle, la propriété, l’échange… Le socialisme n’est qu’une morale fausse et présomptueuse.
Le défi de la transition
L’URSS qui disparaît en 1991 entraîne l’éclatement du bloc soviétique. C’est un ensemble économique imbriqué qui prend fin. Sur le plan géopolitique, c’est une puissance nucléaire majeure. Sur le plan politique, ce sont des régimes autoritaires (avec parfois des oppositions démocratiques). Sur le plan économique ce sont des pays moins développés… Crouzet (2000) montre que les écarts de croissance et de productivité entre les pays à économies centralisées et les USA se sont creusés entre 1978 et 1990.
Dès 1990 se pose la question de la compréhension de ce bouleversement économique majeur. Fitoussi (1990) cherche à en montrer les conséquences : il faudra prendre en considération le degré d’ouverture, la place de l’Etat, l’aide financière ou le lien avec la situation des pays en développement car ces questions relèvent de l’analyse générale de ce qu’est une économie de marché. Ainsi Kornai (1990) s’appuie sur le cas de la Hongrie pour défendre deux éléments fondamentaux pour le passage du socialisme au capitalisme : le développement de l’esprit d’entreprise par une réforme de la propriété et un programme de stabilisation macroéconomique rapide pour contenir l’inflation.
Q : que nous apprend la transition sur l’économie de marché ?
Les modalités de la transition
C’est une situation originale car contrairement aux pays en développement ou aux pays industrialisés où l’évolution économique s’est faite progressivement, le processus de transition est un choix délibéré de renonciation à un système économique pour passer à un autre. C’est un véritable laboratoire économique. Andreff (2002) insiste ainsi sur la spécificité du problème de la transition, tout en soulignant les diversités empiriques et théoriques.
Des différences de développement
Les économies à planification centralisées ont un niveau de vie et une productivité faible : la transition cherche à améliorer qualitativement leurs structures économiques. Il y a par ailleurs une grande diversité entre les pays en transition : l’éclatement de l’URSS entraîne la création de 15 Etats. Les trois pays baltes suivent leur propre stratégie ; les 12 autres forment une Communauté des Etats Indépendants (CEI) car les liens économiques tissés au cours de la période soviétique les empêchent de devenir autonomes. Les autres pays du bloc avaient déjà connu l’économie de marché avant la guerre. Ils avaient également cherché à se réformer au sein de l’économie centralisée (ex : Pologne, Tchécoslovaquie ou Hongrie).
L’enjeu de la stabilisation
Le passage à l’économie de marché va entraîner une modification des prix : ceux-ci étaient de purs artifices comptables en économie planifiée. L’inflation augmente fortement dans de nombreux pays rendant nécessaire des politiques monétaires strictes. Sachs (1993) décrit ainsi la politique économique polonaise comme un « big-bang ».
De plus, le passage d’une centralisation des décisions économiques pilotée par des entreprises publiques à une économie de marché reposant sur le marché va entraîner une diminution de la production. Cette baisse du PIB a plusieurs explications : les biens inutiles produits sous le régime communiste disparaissent, l’économie informelle se développe (elles traduisent la faiblesse des Etats), l’activité publique doit se réorienter vers le marché… Cela va entraîner du chômage.
La libéralisation et les privatisations
Pour fonctionner selon les règles de l’économie de marché, il faut libéraliser les prix : ils doivent découler du jeu de l’offre et de la demande sur des marchés concurrentiels. De même, il faut privatiser les entreprises d’Etat pour leur permettre de fonctionner efficacement selon le principe de la maximisation du profit.
Pour les pays en transition, ces processus poursuivent plusieurs objectifs :
- établir des droits de propriété sur le capital des entreprises ;
- établir des structures de propriété favorisant une gestion efficace ;
- restructurer rapidement les entreprises pour éviter leur disparition ;
- obtenir des ressources financières.
Blanchard (1997) note que ces objectifs sont difficilement compatibles et que les stratégies de privatisation ont été très variées. La Russie a, par exemple, favorisé l’acquisition des entreprises publiques par leurs membres. Andreff (2002) porte un regard critique sur la restructuration des entreprises existantes qui n’a pas permis de faire apparaître les plus innovantes (dans une logique Schumpetérienne).
Les résultats de la transition
La transition à l’économie de marché devait mettre un terme à l’inefficacité du système planificateur centralisé. Les résultats restent pourtant mitigés.
Lavigne (1994) constate que les pays en transition sont caractérisés par des capitalismes différents, marqués par leurs origines historiques, pauvres et inégalitaires et cherchant à trouver leur voie (sans répliquer les capitalismes des pays riches).
Les théories de la transition
Deux grandes approches théoriques de la transition se sont opposées, Chavance (2004) : d’une part le gradualisme (changements progressifs), d’autre part la thérapie de choc (pour rendre le changement inéluctable). C’est surtout cette vision qui s’est imposée du côté des USA et des institutions internationales (FMI, Banque Mondiale, OCDE) chargés de piloter la transition.
Pour Stiglitz (1994) l’erreur économique du socialisme a été de raisonner en termes néo-classique (à la Arrow-Debreu) dont les conditions d’efficacité sont excessivement restrictives. Il considère que la même erreur a été commise dans la théorie de la thérapie de choc : il ne suffit pas de décréter l’économie de marché pour l’obtenir. Constat confirmé par Stiglitz (2000) qui prend pour contre-exemple la transition chinoise et met en valeur une méconnaissance du fonctionnement des marchés et de la politique économique.
Shleifer (2005) partisan de la thérapie de choc considère qu’elle était nécessaire pour éviter tout retour en arrière et qu’elle a fait de la Russie un pays « normal ».
Les déséquilibres macroéconomiques
La transition entraîne l’inflation et le chômage : le passage à l’économie de marché met en valeur l’inadaptation des économies centralisées. Théoriquement ces dysfonctionnements ne sont que transitoires. Pourtant les pays de l’ex-URSS sont marqués par des baisses persistantes du niveau de la production, Blanchard (1997) càd sans reprise de l’emploi privé. Les Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) ont, par contre, amélioré leur situation (bien que le taux de chômage soit resté élevé). Les inégalités dans la répartition des revenus se sont fortement accrues : tous les secteurs inefficaces de l’économie ayant subi le contrecoup de la transition. La libéralisation devait attirer l’investissement étranger : on constate que ce sont principalement les pays proches de l’UE qui en ont bénéficié.
Pour faire face à l’inflation élevée, les pays en transition ont dû adopter des politiques restrictives. La Russie a donc choisi de mener une politique budgétaire laxiste (en accumulant les arriérés d’impôts). Pour financer son déficit, elle a fait appel aux capitaux étrangers à un taux d’intérêt majoré. Mais en 1998, elle ne pouvait plus régler ses engagements et a subi une sévère crise de change, suivie d’une dévaluation et d’une hausse des taux d’intérêt.
Les difficultés institutionnelles
La restructuration des entreprises est un des éléments clé de la transition. Or Roland (2000) montre l’importance des contraintes politiques dans la mise en place des stratégies économiques : la résistance des employés des entreprises publiques face aux craintes de licenciement, les conflits d’intérêts des dirigeants d’entreprise, les contraintes politiques… ont freiné le processus nécessaire de réorganisation. Roland (2001) estime que c’est une approche théorique proche du « consensus de Washington » qui s’est imposée car la profession n’était pas intellectuellement prête.
Kornai (2000) reprend ses propositions de 1990 et constate qu’il a eu raison sur la réforme de la propriété et que la volonté d’accumulation de richesses s’est bien développée. Par contre, la stabilisation macroéconomique rapide n’était sans doute pas adaptée.
Pour Sapir (1996) en se basant sur la situation russe, il constate que le processus de transition a cherché à répliquer les institutions du capitalisme des pays industrialisés sans s’adapter aux spécificités économiques de ces pays. C’est la cause du chaos : les changements entamés en Russie depuis 1992 ont conduit à une rupture territoriale entre Moscou et la Province ; on assiste à un retour d’une politique agressive, du développement de la corruption et des mafias.
Ainsi l’idée qui s’impose est que la transition ne peut être efficace que si certaines institutions sont garanties : les droits de propriété, l’État de droit, la concurrence… Comme l’avait déjà remarqué Polanyi (1944) l’économie de marché ne se décrète pas.
Conclusion
Difficile de juger ce phénomène récent… D’autant que l’expérience chinoise de transition complique encore l’analyse.
Références
ANDREFF, Wladimir (dir.) : Analyses économiques de la transition postsocialiste, La Découverte, 2002
BLANCHARD, Olivier : The economics of post-communism transition, MIT Press, 1997
CHAVANCE, Bernard : « Les théories économiques à l’épreuve de la transformation post-socialiste », in Post-Communisme: les sciences sociales à l’épreuve, Maxime FOREST & Georges MINK (dir.), L’Harmattan, 2004
CROUZET, François : Histoire de l’économie européenne 1000-2000, Albin Michel, 2000
HAYEK, Friedrich : La présomption fatale, Puf, 1988
FITOUSSI, Jean-Paul (dir.) : A l’Est, en Europe Des économies en transition, Presses de Sciences Po, 1990
FUKUYAMA, Francis : La confiance et la puissance, Plon, 1997
FURET, François : Le passé d’une illusion, Robert Laffont, 1995
KORNAI, Janos : Du socialisme au capitalisme. L’exemple de la Hongrie, Gallimard, 1990
KORNAI, Janos : « Ten years after « The Road to a free economy »: The author’s self evaluation », in Annual World Bank Conference on Development Economics 2000, Boris PLESKOVIC & Nicholas STERN (dir.), Banque Mondiale, 2001
LAVIGNE, Marie : Capitalismes à l’Est un accouchement difficile, Economica, 1994
POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944
RICHET, Xavier : Les économies socialistes européennes, Armand Colin, 1992
ROLAND, Gérard : Transition and economics, MIT Press, 2000
ROLAND, Gérard : « Ten years after… Transition and economics », IMF Staff Papers, 2001
SACHS, Jeffrey : Poland’s jump to the market economy, MIT Press, 1993
SAPIR, Jacques : Le chaos russe, La Découverte, 1996
SHLEIFER, Andrei : A normal country, Harvard University press, 2005
STIGLITZ, Joseph : Whither socialism ?, MIT Press, 1994
STIGLITZ, Joseph : « Whiter reform ? Ten years of the transition », in Annual World Bank Conference on Development Economics 1999, Joseph STIGLITZ & Boris PLESKOVIC (dir.), Banque Mondiale, 2000
Pour aller plus loin :
ANDREFF, Wladimir (dir.): La transition vers le marché et la démocratie, La Découverte, 2006
ANDREFF, Wladimir : Economie de la transition La transformation des économies planifiées en économies de marché, Bréal, 2007
ROLAND, Gérard : « The political economy of transition », Journal of Economic Perspectives, 2002
https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/0895330027102