Développement économique

De la croissance économique au développement

La croissance correspond à l’aspect quantitatif de l’accroissement des richesses alors que le développement vise le qualitatif. Le développement c’est l’ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique. Il traduit l’élévation des niveaux de vie. Ex : alphabétisation, diminution de la mortalité infantile…

La croissance et le développement sont des notions historiques récentes : elles datent de la première révolution industrielle. Période où l’Europe commence à dominer le monde. Mais les écarts de développement ne sont pas inéluctables. Comme le montre Bairoch (1993) certains pays aujourd’hui en développement (Chine, Amérique Latine ou Moyen-Orient) étaient vraisemblablement plus développés que l’Europe avant la Révolution industrielle.

Problème de fond : constat des inégalités de développement (le sous-développement)

Définir le développement

Plusieurs critères ont été avancés : aspects humains et sociaux (malnutrition, soins médicaux) ; aspects économiques (PIB par habitant, agriculture dominante, industrialisation insuffisante) ; aspects politiques et culturels (peu de démocraties, clientélisme, inégalités fortes, acculturation, poids des traditions).

D’où une approche synthétique par groupe de pays qui ne rend pas réellement compte de la diversité des pays en développement : les pays les moins avancés PMA et les pays à faibles revenus : correspond aux pays les plus démunis et les plus défavorisés qui nécessitent des mesures d’aide d’urgence. Ex : Afghanistan, Mali, Mozambique, Somalie, Soudan… ; les nouveaux pays industrialisés : ont connu un rythme de croissance élevé qui favorise leur développement. Ex : Brésil, Mexique, Argentine, Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong… ; les pays exportateurs de pétrole : au moins 30 % de leurs exportations. Ex : Venezuela, Nigéria, Angola ; les pays en transition : ont connu l’économie planifiée centralisée. Ex : Russie, Europe centrale et orientale…

La dimension politique du développement

Plusieurs définitions et approches ont été avancées qui soulignent tout l’enjeu de la diffusion de la croissance à l’échelle du monde :

  • le Tiers-Monde / Sauvy (démographe) : approche politique fait le parallèle avec la notion de Tiers-état du fait de l’importance démographique des pays moins développés ;
  • les pays sous-développés / Lacoste (géographe) : approche géopolitique qui met bien en valeur le caractère négatif de la situation (donc pas utilisé institutionnellement) ;
  • la périphérie / Wallerstein (historien et sociologue) : repose sur l’approche de « l’économie monde » de Braudel qui décrit la hiérarchie économique des zones géographiques à partir d’un centre qui domine les échanges ;
  • le Sud / Brunel (géographe et dirigeante d’ONG) : approche spatiale qui constate que les pays moins développés sont situés majoritairement dans l’hémisphère sud.

Pour les économistes, l’économie du développement s’est progressivement réduite à une variante de l’économie de la croissance. Ex : suivre les étapes identifiées par Rostow

Q : comment expliquer les écarts de développement ?

Développement et secteurs économiques

Les économies qui se développent connaissent en général des différences nettes entre les secteurs primaire, secondaire et tertiaire (comme l’a décrit Rostow).

L’agriculture

La population des pays en développement est majoritairement rurale. La superficie exploitée par actif agricole diminue car les réserves de terres agricoles sont limitées. Ce n’est pas un facteur favorisant l’augmentation de la productivité agricole. Ce statut du secteur agricole découle de la domination coloniale, Bouvier (1978).

C’est ainsi une agriculture d’exportation qui peut être confrontée à une saturation des besoins des pays importateurs. Les prix agricoles sont volatiles : ils diminuent fortement en cas de décalage entre offre et demande. Les termes de l’échange sont défavorables.

De plus, contrairement au phénomène constaté à l’origine de la révolution industrielle, l’agriculture n’est pas à l’origine d’un effet d’entraînement économique en Afrique et en Amérique Latine. Phénomène d’accaparement des rentes agricoles. Enfin, les pays en développement possèdent une agriculture vivrière (alimentaire) forte mais négligée par rapport à l’exportation. On parle de dualisme agricole.

Dès lors, deux grandes conséquences négatives en découlent : la dégradation de l’environnement et le déficit alimentaire.

L’industrie

Les pays en développement qui ont été dominés par les puissances coloniales sont moins industrialisés. L’analyse marxiste-léniniste en fait même un des fondements de l’économie capitaliste. La première mondialisation a vu en effet une domination industrielle de l’Angleterre (supériorité technique et ouverture forcée au libre-échange).

La forte baisse des coûts de transport mondiaux a favorisé l’exportation de matières brutes à faible valeur ajoutée, car les pays développés conservent les industries de transformation à proximité des marchés de débouchés. Ex : augmentation de la production de pétrole et de minerais pour les pays développés de 8 % par an en moyenne de 1948 à 1973.

Il y a un processus de substitution de l’industrie manufacturière entre pays développés ou non. Cette division internationale du travail conduit à transférer la production de certains produits. Ex : fil de coton ou ciment. Mais, la production industrielle est très concentrée géographiquement. Le Brésil, le Mexique, la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan représentent 70 % des capacités industrielles et 10 % de la population du tiers monde à la fin des 1970’s où la crise modifie cette dynamique.

Les services

Les pays en développement sont caractérisés par un secteur tertiaire informel très large. La tertiarisation des pays du tiers monde s’est réalisée dans la contrainte : c’est un moyen de survivre dans le cadre d’une urbanisation massive. L’économie informelle est difficile à mesurer par essence. Lautier (2004) estime qu’elle concerne entre 60 à 70 % de l’emploi en Afrique, 50 % en Asie, 35 % en Amérique Latine ; alors qu’elle ne concerne que 5 à 10 % pour les pays développés et 20 à 30 % en Europe de l’est.

Mais l’économie informelle ne favorise pas le développement pour deux raisons : ce ne sont pas des alternatives à l’absence de politique sociale et ce sont généralement des activités illégales et nuisibles (trafics).

Hugon (1980) met en valeur l’existence d’un secteur non structuré marchand : production à petite échelle, sans salariat réel, ni capital mais avec circulation monétaire et vente. Or ce dualisme ne favorise pas les gains de productivité ou l’innovation.

Les théories du développement

L’accroissement des écarts de revenu est important au XXe siècle. Maddison (2003) montre que le PNB par habitant des pays les plus riches a augmenté fortement depuis les années 1950 alors que celui des pays pauvres stagnait. Sala-I-Martin (2006) estime que les écarts se réduisent depuis les 1980’s. Ce que semblent confirmer les derniers travaux.

Les approches volontaristes

Lewis (1955) considère que le développement est lié au dualisme : l’économie des pays en rattrapage est basée sur la coexistence entre un secteur traditionnel et un secteur moderne. Le secteur traditionnel est généralement lié à l’agriculture ou à l’artisanat et emploie beaucoup de main d’œuvre. Le secteur moderne utilise beaucoup de capital et se tourne vers l’exportation. Si les deux secteurs ne s’articulent pas de manière cohérente, le secteur moderne n’entraîne pas le secteur traditionnel il ne favorise que les importateurs ; alors que la main d’œuvre abondante et bon marché devraient favoriser la croissance.

Pour Hirschman (1958) le développement consiste à dépasser les blocages de cette croissance déséquilibrée : les pouvoirs publics doivent favoriser les investissements vers certains secteurs industriels afin de provoquer des besoins en amont de la filière.

Pour Gerschenkron (1962) les pays qui s’industrialisent après les autres peuvent suivre un développement spécifique qui repose sur une politique volontariste de l’état. Ex : Japon, Russie, Allemagne

Les approches critiques

Nurkse (1953) analyse le sous-développement comme un cercle vicieux : la faiblesse des revenus se traduit par une épargne faible qui ne permet pas d’investir et par une consommation insuffisante. Le travail n’est pas donc pas suffisamment productif. De plus, si les pays pauvres obtiennent des capitaux de l’extérieur, il existe un risque fort que la capacité de remboursement ne permette pas de se désendetter et que cela réduise la croissance. L’aide au développement est donc inefficace (voire néfaste).

Prebisch (1950) étudie les pays d’Amérique latine : il considère que leur insertion dans l’économie mondiale est mauvaise car ils sont spécialisés dans l’exportation de produits primaires alors que les pays développés exportent des produits à haute valeur ajoutée. Les termes de l’échange ne peuvent que se détériorer car les prix des produits primaires sont instables et facilement concurrencés.

Emmanuel (1969) et Amin (1973) prolongent cette approche en s’appuyant sur l’analyse marxiste de l’impérialisme. Le sous-développement est le produit de la domination des pays pauvres par les pays capitalistes qui cherchent à tirer profit de leurs ressources (matières premières ou faible coût de main d’œuvre). C’est l’échange inégal : les pays riches vendront leurs produits à haute valeur ajoutée contre des ressources marchandes bon marché. L’échange inégal entraîne un développement inégal : les pays en développement sont marginalisés et relégués à la périphérie des économies dominantes. Ils doivent donc opter pour une fermeture de leurs frontières et un développement autocentré.

Le renouveau des théories du développement

Après le « consensus de Washington » développé à partir des années 80 autour de quelques principes économiques de base sur le développement (stabilisation, privatisation et libéralisation), certaines théories ont insisté sur les aspects institutionnels : ainsi Sen (1999) a complètement renouvelé les approches de l’économie du développement en insistant sur les libertés préalables à tout progrès économique : démocratie, alimentation, droits des femmes… Il défend une approche éthique de l’économie : le développement doit garantir la fourniture des biens et services essentiels.

Laffont (2005) montre également que la réglementation est nécessaire au développement. Il applique le modèle principal-agent et montre qu’il faut mettre en place des incitations pour empêcher les dysfonctionnements économiques. Ex : contrôler efficacement les entreprises en charge du service public.

Pour dépasser les querelles théoriques, Duflo (2009) défend quant à elle une économie modeste et normative basée sur la méthode expérimentale, qui consiste à tester réellement des hypothèses économiques (2010).

Conclusion

Des recherches qui ont beaucoup mobilisés des analyses politiques ou démographiques et qui prennent appui sur les progrès de la science économique… sans trouver une solution claire et efficace.

Dans les débats actuels on retrouve l’opposition entre volontaristes et critiques : Sachs (2005) et Easterly (2006) s’opposent sur l’utilité de l’aide au développement. Pour Sachs elle est nécessaire pour accumuler du capital et investir alors que pour Easterly seuls le marché et la consommation intérieure peuvent fonctionner.

Repères bibliographiques

AMIN, Samir : Le développement inégal, Minuit, 1973

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

BOUVIER, Jean : « Les mécanismes de domination », in Histoire économique et sociale du Monde, Pierre LÉON (dir.), Armand Colin, 1978

BRUNEL, Sylvie : Le Sud dans la nouvelle économie mondiale, Puf, 1995

DUFLO, Esther : Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, 2009

DUFLO, Esther : Le développement humain, Seuil, 2010

DUFLO, Esther : La politique de l’autonomie, Seuil, 2010

EASTERLY, William : Le fardeau de l’homme blanc L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Markus Haller, 2006

EMMANUEL, Arghiri : L’échange inégal, Maspero, 1969

GERSCHENKRON, Alexander : Economic Backwardness in Historical Perspective, Harvard University Press, 1962

HIRSCHMAN, Albert : Stratégie du développement économique, Editions Ouvrières, 1958

HUGON, Philippe : « Dualisme sectoriel ou soumission des formes de production au capital », Tiers Monde, 1980

LACOSTE, Yves : Géographie du sous-développement, Puf, 1965

LAFFONT, Jean-Jacques : Regulation and development, Cambridge University Press, 2005

LAUTIER, Bruno : L’économie informelle dans le Tiers monde, La Découverte, 2004

LEWIS, William Arthur : La théorie de la croissance économique, Payot, 1955

MADDISON, Angus : L’économie mondiale, OCDE, 2003

NURKSE, Ragnar : Les problèmes de la formation du capital dans les pays sous-développés, Cujas, 1953

PORTES, Richard : « Transformation traps », Economic Journal, 1994

PREBISCH, Raul : The economic development of Latin America, ONU, 1950

ROSTOW, Walt : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1962

SALA-I-MARTIN, Xavier : « The World Distribution of Income: Falling Poverty and… Convergence, Period », Quarterly Journal of Economics, 2006

SACHS, Jeffrey : The end of poverty, Penguin, 2005

SEN, Amartya : Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 1999

WALLERSTEIN, Immanuel : Comprendre le monde, La Découverte, 2004