Une approche économique de la guerre
La guerre est une lutte armée entre groupes sociaux et spécialement entre États. Avec la permanence historique et la multiplication des conflits, on peut considérer que les affrontements sont inévitables. Ex : Huntington et le choc des civilisations. De plus, le phénomène guerrier est d’une grande variété : il peut s’agir d’une lutte « traditionnelle » entre armées étatiques, de guerres civiles, de guérillas ou de terrorisme… Glaeser (2005) fournit ainsi une explication des crimes haineux par une vision de nouvelle économique politique : les agents politiques essaient de convaincre une majorité de votants que les crimes ne sont commis que sur une minorité.
Les notions de choix, de rareté qui fondent l’approche économique sont incontournables pour éclairer le raisonnement sur la guerre. Stiglitz et Bilmes (2008) cherchent ainsi à estimer le coût de la guerre menée par les USA en Irak. Ils en montrent ainsi le coût d’opportunité car les ressources auraient pu être investies dans des domaines sources de croissance. C’est le même type de raisonnement qui explique la course aux armements entre les USA et l’URSS pendant la guerre froide.
Une question classique
Les économistes classiques qui ont fondé l’analyse économique ont abordé la question des guerres dans une double perspective : elle est improductive mais inévitable d’une part ; elle stimule l’activité économique d’autre part. Ainsi Smith établit les liens entre puissance militaire et économique (comme le faisaient les mercantilistes) et estime que les États doivent assurer la défense nationale. Pour Ricardo le phénomène guerrier réduit le commerce et accroît le coût des produits, il faut l’éviter. De plus, pour le financer les pouvoirs publics peuvent être tentés d’utiliser la dette. Malthus considérait que la guerre conduisait à réduire la surpopulation et de retourner à la prospérité. Enfin, Say expliquait que les pertes de vies humaines dues aux conflits pénalisaient les économiques en raison de leurs effets de long terme.
Ces questionnements semblent indépassables et inspirent toujours l’analyse économique des guerres car le développement des échanges, notamment au niveau international, n’a pas empêché les conflits. Keynes (1933) le soulignait ainsi pour la première guerre mondiale malgré la mondialisation et les interdépendances qui en découlaient. Aron (1958) le constatait également malgré les progrès économiques associés à la société industrielle.
Q : l’économie rend-elle les guerres plus efficaces ?
Le rôle économique des guerres
La science économique permet d’éclairer les décisions prises dans ce domaine et leurs conséquences recherchées ou non.
L’impact sur les structures économiques
Les dépenses militaires ont un impact sur la croissance économique car elles stimulent l’investissement. Les économistes marxistes Baran & Sweezy (1966) en avaient fait un élément clé du développement du capitalisme. Pour assoir leur pouvoir économique, les États doivent également s’assurer d’une domination militaire.
D’un point de vue empirique, on constate en effet que les dépenses militaires participent à la croissance. Ex : Diebolt & Jaoul (2004) pour le Japon du milieu du XIXe à la veille de la deuxième guerre mondiale. Ex : Bosserelle (2009) qui établit un lien entre dépenses militaires et cycles économiques.
Ainsi des travaux ont approfondi l’analyse de l’économie de l’armement (voir la synthèse de Jacques Fontanel) pour déterminer le coût réel des dépenses militaires et la détermination de l’offre. John Kenneth Galbraith (1908-2006) montrait ainsi à quel point la guerre était une stratégie délibérée des États ou de leur complexe militaro-industriel. La paix est indésirable car elle comporte trop d’incertitude et s’avère finalement trop coûteuse.
Prévenir et gérer la guerre
Kenneth Boulding (1910-1993) défendait une « économie de paix » en montrant que les bénéfices qui en découlent sont nettement supérieurs aux pertes ou aux coûts. Son argument fondamental était celui de l’interdépendance des agents pour créer de la richesse. Pourtant la mondialisation économique s’accompagne avant tout de dépenses élevées dans la sécurité, l’armement, le droit ou le contrôle des ressources, Serfati (2009).
On peut donc essayer de conceptualiser les situations de conflit à l’aide de la théorie des jeux. Cela permet d’analyser les stratégies des acteurs dans un processus de négociation. Thomas Schelling (1921-2016) a ainsi mis en valeur plusieurs facteurs clés : les menaces, la crédibilité, le hasard ou la coopération… mais aussi l’existence d’équilibres multiples.
L’approche économique semble finalement plus facile à mobiliser pour faire face aux guerres en cours ou terminées. Les travaux de John Maynard Keynes (1883-1946) ont ainsi montré le poids des réparations de guerre trop élevées imposées à l’Allemagne à la fin de la première guerre mondiale et ont aussi conduit à établir un programme de politique économique permettant de financer la seconde guerre mondiale.
L’économie des conflits
Quand les affrontements ont lieu, c’est que les agents n’ont pu accorder leurs intérêts. L’analyse économique a mis en valeur les liens entre le commerce ou la guerre et a récemment étudié de manière plus approfondie le terrorisme.
Guerre et commerce
Dès l’époque moderne, l’idée que le commerce pourrait réduire les conflits a été énoncée et discutée. Albert Hirschman (1915-2012) a ainsi indiqué que deux visions de la société s’opposaient : ceux qui pensent que le commerce est un substitut au conflit (le « doux commerce ») ; ceux qui pensent que la société de marché va s’auto-détruire. Le capitalisme évolue entre ces deux idéaux-types selon des facteurs historiques et idéologiques. Ex : fin de la féodalité en Europe. Mais Hirschman montre également que les gouvernements utilisent les échanges commerciaux pour accroître leur puissance. Ex : l’Allemagne de l’entre-deux-guerres en Europe centrale et orientale
Des travaux empiriques ont cherché à vérifier les relations entre commerce et guerres. Martin, Mayer & Thoenig (2008) utilisent la nouvelle économie géographique pour tester l’hypothèse du doux commerce. Dans le contexte de fin de la décolonisation, de fin de la guerre froide et d’accroissement des échanges mondiaux, ils constatent que l’ouverture commerciale bilatérale augmente le risque de conflit et que l’ouverture multilatérale la réduit. Source d’inquiétude par rapport aux dernières évolutions de la globalisation…
Barbieri (2002) analyse le rôle du commerce mondial dans une perspective d’économie politique internationale (branche des sciences politiques qui insiste sur les rapports de force internationaux basés sur la puissance économique). Elle montre que le commerce augmente la probabilité d’être en guerre pour les États en raison de situations de dépendance asymétrique. Les États dépendants sont peu conflictuels alors que les États forts le sont.
Économie du terrorisme
Le terrorisme est une violence politique préméditée et médiatisée. Enders & Sandler (2006) ont établi une synthèse des travaux d’économie politique qui y sont consacrés en montrant leur intérêt : meilleure compréhension des choix ou des coûts des agents.
L’économie propose ainsi d’analyser le profil des individus qui commettent des actes terroristes. Harrison (2006) indique que le terrorisme peut avoir une valeur élevée pour l’individu qui se construit de manière efficace une identité en réduisant la durée et les coûts d’acquisition. Ex : martyr. De même, les travaux économiques montrent que les terroristes sont fortement dotés en capital humain. D’une part parce que le sens de leur action est clairement politique, Krueger (2007) et d’autre part parce que ce sont des actes complexes à réaliser qui exigent des compétences élevées, Benmelech & Berrebi (2007).
L’économie permet également d’analyser les conséquences des actes. Ainsi Verdier & Mirza (2007) montrent que le terrorisme entraîne une réduction des échanges commerciaux. Cela s’explique avant tout par l’augmentation des coûts liés aux mesures de sécurité que les producteurs doivent mettre en place. Cette réduction agit comme un cercle vicieux car il pénalise les pays qui en ont le plus besoin et ne peuvent donc se développer.
Benmelech & Berrebi (2010) confirment, en étudiant le conflit Palestine-Israël, que le chômage augmente fortement pour les habitants provenant du même quartier qu’un terroriste. Gould & Klor (2010) se basent également sur cette guerre pour essayer de comprendre l’intérêt des attaques terroristes. Elles permettent d’obtenir de meilleures concessions territoriales et sont surtout efficaces auprès des populations de droite. Par contre, elles deviennent inefficaces à partir d’un certain seuil de dommages et de pertes occasionnées. Elles incitent en effet à voter pour un programme politique plus coercitif.
Conclusion
Plus que l’économie, c’est principalement la science politique ou les relations internationales qui s’intéressent globalement à la question de la guerre. Keohane (1984) étudie dans ce cadre les phases de coopération ou de désaccord entre Nations au sein des institutions internationales et montre qu’elles réduisent l’incertitude sans produire de l’harmonie.
Repères bibliographiques
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