Alimentation

Le paradoxe actuel

La question de l’alimentation a été étudiée en économie dès les classiques sous l’angle malthusien : un excès de population entraîne l’exploitation de mauvaises terres ce qui implique une sous-alimentation puis la mort en raison de l’hypothèse des rendements décroissants (augmentation des prix agricoles et des salaires pour exploiter les terres).

L’alimentation concerne ce qui sert à nourrir les êtres vivants.

Le paradoxe du monde contemporain souligné par Joseph Klatzmann (1921-2008) est que coexistent la capacité de nourrir une population mondiale grâce aux progrès techniques et une répartition très inégalitaire des ressources (des pays qui subissent la sous-alimentation d’autres l’obésité).

La géographe Sylvie Brunel a également souligné que malgré l’accroissement démographique, notamment dans les pays du Sud, le nombre de personnes mal nourries a nettement baissé de 1970 à 2000. Toutefois, l’abondance alimentaire et la malnutrition restent présents : 1,9 milliards d’obèses d’après l’Organisation Mondiale de la Santé en 2016 et 690 millions de personnes souffrant de la faim en 2019.

Le rôle essentiel de l’agriculture

Les problèmes d’alimentation s’expliquent avant tout par les choix de production agricole. Les travaux d’histoire économique soulignent les transformations structurelles du secteur primaire avec le développement. Timmer (2009) la part de l’agriculture dans les pays développés diminue (en valeur ajoutée comme en emploi) au détriment de l’industrie et des services et s’accompagne en général de politiques économiques spécifiques.

Mazoyer (2007) montre ainsi que les mécanismes de marché n’ont jamais permis d’assurer la sécurité alimentaire. La production est rarement ajustée aux besoins et le déclin du secteur agricole renforce ce décalage. De plus, c’est surtout la logique industrielle qui domine l’économie agricole contemporaine avec la place prépondérante de multinationales de l’agro-alimentaire dans les échanges commerciaux.

Par ailleurs, l’exploitation des ressources alimentaires est souvent associée à la tragédie des communs qui rend nécessaire une réglementation de l’utilisation des biens alimentaires mais qui comporte les limites de l’intervention publique. Pouch (2010) souligne ainsi les nombreux conflits commerciaux au sein de l’OMC autour des politiques agricoles.

Pourtant Fogel (2004) a montré que la grande divergence entre pays développés ou non a reposé sur la capacité des Nations à ne plus mourir de faim. Depuis 1700 le progrès technique a permis aux humains de vivre plus longtemps et en meilleure santé. Ces changements physiologiques ont contribué à l’augmentation de la croissance, au changement technologique, à la réduction des inégalités, à la réduction du temps de travail et à l’augmentation des loisirs… tout en créant de nouveaux besoins. Ex : la santé.

Q : comment nourrir le monde ?

Alimentation et politique

La capacité à nourrir les populations découle en grande parties des dimensions géographiques et politiques.

Alimentation et territoires

Les travaux du géographe Gilles Fumey montrent que l’alimentation illustre les relations des êtres humains avec leurs milieux naturels. Les individus exploitent leurs territoires et ses richesses. Ex : vin, élevage… Cela se traduit par une grande variété mondiale de régimes alimentaires. L’alimentation est une question politique car en 2008, dans un monde d’abondance, ont eu lieu des émeutes de la faim liées à des hausses de prix de la nourriture dans les pays en développement. Ces phénomènes découlent des rapports de force entre acteurs économiques (producteurs et consommateurs) mais aussi au niveau institutionnel international. Ex : FAO ou OMC. Obtenir une nourriture de qualité dépasse donc le strict raisonnement économique et s’exprime dans des sujets sur la gastronomie ou les terroirs.

Mazoyer & Roudart (2002) décrivent dans la longue durée l’impact des choix humains dans l’évolution de l’agriculture : cette histoire va des premières domestications de plantes et d’animaux du néolithique aux agricultures différenciées contemporaines. Les auteurs montrent les conséquences du développement d’une concurrence mondiale intense source de la crise actuelle qui remet en cause les héritages agraires.

Alimentation et famines

Brunel (2002) insiste sur la difficulté à lutter contre la famine (manque de ressources) et la malnutrition malgré cette capacité de la planète à nourrir la population mondiale. Les rapports de pouvoir politiques expliquent que des pays en situation de crise se retrouvent dans l’incapacité à gérer une pénurie alimentaire. Cela peut découler de leur situation de domination (ex : Irlande ou Inde) par des guerres civiles (ex : URSS, Chine, Darfour…).

La malnutrition est liée au sous-développement qui empêche certains pays de fournir de la nourriture en quantité suffisante mais chaque famine est caractérisée par des situations où les victimes sont différentes, les durées sont différentes et donc les solutions sont spécifiques… seuls des changements politiques permettent de lutter contre les famines et de bénéficier des progrès économiques.

Alimentation et démocratie

Sen (1999) a mis en valeur le rôle clé de la politique dans le domaine de l’alimentation. Il montre la corrélation entre la démocratie et l’absence de famines à travers la comparaison entre la Chine et l’Inde depuis 1947. Dans les pays où on peut s’exprimer librement et critiquer le pouvoir en place, la sous-alimentation n’est pas possible. Elle constitue une des conditions de base de l’efficacité économique et du développement (une « capabilité »).

Son analyse permet de souligner le caractère discutable des aides agricoles mises en place dans les pays riches. Les USA ou l’UE subventionnent leurs agricultures (PAC, Farm Bill) ce qui a certes favorisé l’auto-suffisance mais en créant une concurrence déloyale pour les pays en développement. Cette forme de dumping a été renforcée par des politiques d’aide alimentaire envers les pays qui n’ont que cette ressource pour se développer.

Alimentation et économie

A l’aide des outils classiques de l’analyse économique, on peut éclairer les évolutions récentes du domaine de l’alimentation.

Alimentation et consommation

Dans la théorie du consommateur les biens agricoles voient leur part diminuer dans le budget quand le revenu augmente. Ce sont des biens inférieurs. Mais comme ce sont des biens de première nécessité, les effets prix ne sont pas toujours clairs.

Cela invite à raisonner sur le marketing alimentaire. Charry & Pecheux (2008) étudient ainsi la publicité sur les aliments pour les enfants. Il est possible et efficace d’envoyer un message négatif aux enfants pour promouvoir un régime équilibré. Les messages positifs ne sont pas les seuls à être efficaces sur le plan affectif notamment pour lutter contre l’obésité. Belot & James (2011) analysent un dispositif d’amélioration de l’alimentation dans les cantines. Ils constatent que celui-ci se traduit par de meilleurs résultats scolaires et un accroissement de la présence des élèves.

Boizot-Szantai & Étilé (2009) analysent la relation entre le prix des aliments et l’indice de masse corporelle des Français. Ils mettent en valeur des liens entre obésité et prix des produits : pour les femmes cela concerne les fromages, huiles, pâtisseries, desserts et plats préparés ; pour les hommes cela concerne mes boissons non alcoolisées (hors eau) et les plats préparés. Mais cela ne permet pas de tirer de conclusion en termes d’intervention publique (ex : taxation ou réglementation) car les auteurs soulignent que d’autres facteurs sont à considérer comme l’activité physique.

Alimentation et marchés

Comme la production alimentaire dépend des conditions naturelles et biogéographiques (ex : le climat, la qualité des sols…) il existe un risque de surexploitation et de surconsommation des ressources agricoles, Parmentier (2007). Ce phénomène est renforcé par le développement de la mondialisation économique

D’autant que le fonctionnement des marchés agricoles présente plusieurs spécificités : ce sont des marchés spécialisés au niveau mondial où une trentaine de produits sont massivement échangés (céréales, produits tropicaux alimentaires, fruits, produits de l’élevage ou de la mer) ; ce sont des marchés concentrés avec une dizaine de grands producteurs et d’acheteurs industrialisés ou émergents (producteurs : USA, UE, Chine, Brésil et Inde ; consommateurs : les mêmes et le Japon) ; ce sont des marchés instables car ils dépendent d’aléas climatiques, et l’offre comme la demande sont très élastiques. L’agriculture est un secteur qui connaît de nombreux cycles. Ex : les agrocarburants.

C’est dans le domaine agricole que se sont développés les marchés à terme qui ont ensuite favorisé le phénomène de globalisation financière : à Chicago en 1919 la négociation des futures récoltes se met en place sous forme de dérivés financiers. Le Chicago Mercantile Exchange reste aujourd’hui la première place boursière dans ce domaine marqué par une forte dimension oligopolistique : la présence de grandes sociétés de négoce internationales et un fort contrôle étatique.

Alimentation et production

Dans ce contexte de mondialisation et de progrès technique, les grandes entreprises de l’agroalimentaire cherchent à dominer les marchés. Ex : dépôt de brevets sur les OGM

Stanziani (2005) décrit ainsi l’histoire de la qualité alimentaire pour montrer les stratégies d’entreprise pour garantir la sécurité alimentaire. Face à de nombreuses crises voire de scandales (épizooties, vache folle, poulets à la dioxine…) la qualité sanitaire s’est largement construite par le droit. Les entreprises et les pouvoirs publics s’opposent ainsi régulièrement sur la production d’informations, l’application de normes ou l’expertise scientifique (agences spécialisées de régulation : AFSSA puis ANSES en France ou FDA aux USA). C’est un arbitrage entre concurrence et santé publique.

Michaud & Baudier (2007) montrent ainsi dans une étude sur le retrait des distributeurs automatiques de nourriture le conflit entre acteurs économiques du champ alimentaire et les pouvoirs publics. L’autodiscipline est inefficace car les entreprises pratiquent du lobbying et dénigrent les messages de santé publique. La réglementation est nécessaire.

Conclusion

L’analyse économique met bien en valeur les notions de coût et de bénéfice de l’alimentation mais sans que cette expertise permette de trancher les enjeux politiques qui en découlent.

Références

BELOT, Michele & JAMES, Jonathan : « Healthy School Meals and Educational Outcomes », Journal of Health Economics, 2011

BOIZOT-SZANTAI, Christine & ÉTILÉ, Fabrice : « Le prix des aliments et la distribution de l’Indice de Masse Corporelle des Français », Revue Économique, 2009

https://www.cairn.info/revue-economique-2009-2-page-413.htm

BRUNEL, Sylvie : Ceux qui vont mourir de faim, Seuil, 1997

BRUNEL, Sylvie : Famines et politique, Presses de Sciences Po, 2002

BRUNEL, Sylvie : Nourrir le monde – Vaincre la faim, Larousse, 2009

CHARRY, Karine & PECHEUX, Claude : « Enfance, alimentation et publicité : quels rôles pour le marketing ? », Reflets et Perspectives de la Vie Economique, 2008

https://www.cairn.info/revue-reflets-et-perspectives-de-la-vie-economique-2008-2-page-9.htm

FOGEL, Robert : The escape from hunger and premature death 1700-2010, Cambridge University Press, 2004

FUMEY, Gilles : L’agriculture dans la nouvelle économie mondiale, Puf, 1997

FUMEY, Gilles : Géopolitique de l’alimentation, Sciences Humaines, 2008

FUMEY, Gilles : Manger local, manger global L’alimentation géographique, CNRS Editions, 2010

KLATZMANN, Joseph : Nourrir dix milliards d’hommes ?, Puf, 1975

KLATZMANN, Joseph : Nourrir l’humanité, Economica, 1991

MALTHUS, Thomas Robert : Essai sur le principe de population, Flammarion, 1798

MAZOYER, Marcel & ROUDART, Laurence : Histoire des agricultures du monde, Seuil, 2002

MAZOYER, Marcel : « Agriculture et alimentation », in Dictionnaire de l’économie, Encyclopaedia Universalis Albin Michel, 2007

MICHAUD, Claude & BAUDIER, François : « Limites de l’autodiscipline des acteurs économiques dans le champ de l’alimentation : l’exemple du retrait des distributeurs automatiques », Santé Publique, 2007

https://www.cairn.info/revue-sante-publique-2007-2-page-153.htm

PARMENTIER, Bruno : Nourrir l’humanité Les grands problèmes de l’agriculture au XXIe siècle, La Découverte, 2007

POUCH, Thierry : La guerre des terres Stratégies agricoles et mondialisation, Choiseul, 2010
SEN, Amartya : Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 1999

STANZIANI, Alessandro : Histoire de la qualité alimentaire, Seuil, 2005

TIMMER, Peter : A world without agriculture: The structural tranformation in historical perspective, American Enterprise Institute, 2009