Économie de la firme et économie industrielle
L’économie de l’entreprise permet de dépasser la vision simpliste de la théorie du producteur qui réduit l’entreprise à une simple fonction de production qui transforme des inputs en outputs dans le but de maximiser son profit. Ainsi l’entreprise ne se confond pas toujours avec l’entrepreneur comme le montre les grandes sociétés de capitaux.
Comme une entreprise réunit des moyens humains, matériels et financiers dans le but de produire pour vendre, elle découle des choix des agents. L’économie de l’entreprise souhaite expliquer ces choix sans recourir au management. C’est Coase (1937) qui a posé le premier la question de la nature de la firme et montré que le marché et l’entreprise sont deux manières alternatives d’allouer des ressources. Chacune ayant des coûts de transaction différents cela permet de développer une approche contractualiste de l’entreprise.
L’action de l’entreprise se concrétise dans l’analyse et l’étude concrète des branches ou des filières. C’est ainsi l’économie industrielle qui étudie le fonctionnement des marchés et les comportements des entreprises sur ces marchés. Elle traite notamment des situations dans lesquelles les entreprises disposent d’un pouvoir de marché, de la concurrence imparfaite.
Économie publique
Par ailleurs comme le modèle idéal de fonctionnement de l’économie repose sur le marché en situation de concurrence pure et parfaite, il convient de trouver les fondements microéconomiques d’une intervention de l’État. Ainsi son rôle principal est de lutter contre les défaillances du marché mais en tenant compte des limites de son propre fonctionnement.
L’action économique des administrations publiques est mesurée par l’INSEE : c’est l’ensemble des unités institutionnelles dont la fonction principale est de produire des services non marchands ou d’effectuer des opérations de redistribution du revenu et des richesses nationales. Elles tirent la majeure partie de leurs ressources de contributions obligatoires. Le secteur des administrations publiques comprend les administrations publiques centrales, les administrations publiques locales et les administrations de sécurité sociale.
Q : pourquoi existe-t-il ces formes particulières d’entités économiques ?
Les frontières de l’entreprise : l’économie industrielle
On cherche à expliquer la taille et le comportement de l’entreprise.
Les coûts de transaction
La notion a été formulée par l’économiste institutionnaliste Commons (1934) pour qui les transactions sont à la base des relations économiques. Pour s’assurer qu’elles soient efficaces on cherche la meilleure organisation possible (ce qui a un coût).
Williamson généralise cette approche et celle de Coase pour expliquer les institutions : on peut réaliser des transactions par les marchés ou par les entreprises, on choisit entre l’une et l’autre en fonction des coûts de transaction. On compare « faire » et « faire faire ».
Le marché fournit des incitations grâce aux prix (ex : économies d’échelle) mais les entreprises ont un avantage en termes de coordination (ex : centralisation de l’information, fonctionnement hiérarchique). Williamson (1975) considère ainsi qu’il faut tenir compte de plusieurs aspects : fréquence des transactions ; incertitude entourant les transactions ; spécificité des actifs nécessaires à la transaction ; rationalité limitée des agents ; opportunisme des agents ; contrats incomplets (ils ne peuvent tout prévoir).
L’entreprise a en principe une logique de minimisation des coûts dans la théorie du producteur mais dans certains cas, plus une entreprise est grande plus elle réduit ses coûts unitaires, c’est le principe des économies d’échelle. Dès lors, une entreprise peut chercher à accroître sa production pour réduire ses coûts fixes d’administration.
Les asymétries d’information
Berle & Means (1932) ont montré que le modèle de la firme néo-classique ne correspond pas à la réalité des grandes entreprises : le contrôle et la propriété de l’entreprise sont séparés. Cela découle de la révolution managériale qui s’est déroulée au XXe siècle.
Dans la théorie de l’agence, les actionnaires et les dirigeants sont dans une situation d’asymétrie d’information en raison de la délégation d’une mission : il faut donc inciter les dirigeants à se comporter dans le sens souhaité par les actionnaires pour maximiser le profit.
Jensen & Meckling (1976) étudient ainsi le marché des capitaux ou les décisions des dirigeants pour illustrer cette théorie : ceux qui prêtent de l’argent ou ceux qui apportent des capitaux sont des principaux qui chargent des agents de gérer des organisations. Ils vont donc établir des contrats qui doivent favoriser le comportement souhaité : le taux d’endettement ou la rémunération des dirigeants s’expliquent par des relations d’agence.
La théorie de l’agence permet de sélectionner la meilleure organisation possible : il faut parfois séparer la propriété de l’entreprise de sa direction, il faut fixer des indicateurs de performance, il faut déterminer qui supportera les pertes résiduelles. L’entreprise cherche tout simplement à assurer la meilleure coordination possible. Williamson a montré qu’en utilisant les prix de transferts (transactions fictives entre unités de l’entreprise) une entreprise peut simuler le marché à l’intérieur de sa structure.
La concurrence imparfaite
On combine l’approche historique de l’économie industrielle, Bain (1959) qui étudie la performance d’une industrie en fonction de la structure du marché et de la performance des entreprises (coûts ou qualité par exemple), l’approche moderne de l’économie industrielle qui utilise les outils microéconomiques classiques, Stigler (1968) ou de la nouvelle microéconomie (théorie des jeux, asymétries d’information), Tirole (1988).
Les monopoles peuvent s’expliquer par le fait que les entreprises cherchent à obtenir un pouvoir de monopole et une rente en investissant dans l’innovation, Schumpeter (1911) ou en raison de la qualité des biens, Spence (1975) : les consommateurs ne peuvent connaître les caractéristiques du produit qu’après l’achat (biens d’expérience).
Les oligopoles peuvent s’expliquer par la concurrence séquentielle, Stackelberg (1934) : si une entreprise est leader en quantité, elle décide avant les autres et capte une plus grande part de la production ; si elle est leader en prix, les suiveurs produisent au coût marginal et elle capte la demande résiduelle au prix du marché.
La théorie des jeux montre aussi qu’il y a parfois intérêt à la collusion (ententes) avec plusieurs équilibres possibles : coopérer tant que les autres coopèrent (trigger strategies), se forger une réputation auprès des autres… mais aussi que les entreprises qui s’entendent sur un marché ont intérêt à dévier pour capter une partie de la demande non-servie.
Les entreprises peuvent enfin chercher la différenciation de leur offre par des politiques de prix ou par la diversité des produits (concurrence monopolistique). Spence (1976) ou Dixit & Stiglitz (1977) montrent ainsi que le progrès technique augmente la quantité de biens offerte car la probabilité de satisfaire le consommateur augmente. Cela permet à des entreprises de capter de nouveaux clients.
L’intervention de l’État dans l’économie : l’économie publique
Elle se justifie dans deux grands cas de figure qui sont des défaillances du marché.
Les externalités
Ce sont des biens qui n’ont pas de prix de marché. Les externalités proviennent de l’interdépendance des choix économiques des agents. Ce sont des situations où la consommation ou la production d’un bien par un agent modifie la satisfaction ou le profit d’un ou plusieurs agents sans que le marché évalue cette interaction.
Les externalités peuvent être négatives ou positives. L’exemple type d’externalité négative c’est la pollution : l’entreprise qui pollue fixe son prix en fonction de son coût marginal privé et ne prend pas en compte le coût imposé aux autres agents. L’entreprise va produire plus que ce qui est socialement optimal. Ainsi trois cas de figure justifient l’intervention publique :
- Les taxes à la Pigou : Pigou (1920) estime que comme les entreprises fixent leur prix au regard de leur coût marginal privé, il faut ajouter une taxe pour atteindre le coût marginal social. La taxe va couvrir le coût marginal de la pollution. Mais les autorités fiscales doivent connaître parfaitement ce coût pour fixer le bon montant de taxe, sinon cela va affecter le comportement du consommateur (incidence fiscale). Par ailleurs, le gouvernement peut instaurer un système de quotas, en fixant la quantité correspondant au coût marginal social.
- Les marchés manquants et les droits de propriété : Coase (1960) considère que s’il existe des biens sans prix, c’est qu’il n’y a pas de droits de propriété définis sur ces biens. Les externalités proviennent d’une structure incomplète des droits de propriété : ils ne sont pas exclusifs et transférables, il y a donc inefficacité. Il faut créer un marché des droits de propriété sur les externalités. Il existe deux méthodes : soit les pollués ont un droit de propriété sur leur pollution et le vendent aux entreprises à un prix positif ; soit les entreprises ont ce droit de propriété et le vendent aux pollués à un prix négatif. Ainsi, le pollueur prend en compte dans son calcul le fait qu’il doit acheter ou vendre de la pollution : il fixe donc la valeur optimale comme il le ferait dans un processus de marché.
- La tragédie des communs : Hardin (1968) analyse la propriété commune des ressources, et constate que les externalités viennent du fait que tout le monde peut utiliser gratuitement ces ressources. Par exemple dans les zones de pêche, on ne prend en compte que le coût privé, celui de la pêche du poisson proprement dite. Or le coût social comporte également les effets induits sur les quantités disponibles pour les autres pêcheurs. Dans ce cas les agents vont pêcher de trop grandes quantités car il n’y a pas de propriété privée sur les zones de pêche. La seule solution est d’attribuer des droits de propriété à un petit nombre de pêcheurs qui vont internaliser les externalités entre eux. Seulement cela peut déboucher sur une situation de rente car la concurrence est limitée. Ostrom (1990) montre la variété des solutions mises en place pour gérer les ressources communes au niveau de la planète.
Les biens publics
Les biens privés ont deux caractéristiques que les biens collectifs ou publics n’ont pas : ce sont des biens rivaux (deux personnes ne peuvent utiliser simultanément un même bien). La consommation par une personne réduit la quantité disponible pour les autres. Ce sont des biens exclusifs (on dispose du bien en payant). Les autres sont exclus de sa consommation.
Les biens publics purs doivent respecter trois conditions : l’impossibilité d’exclusion (ex : éclairage public) ; l’obligation d’usage : la décision de consommation ne vient pas des agents eux-mêmes (ex : défense nationale) ; l’absence d’effets d’encombrement : la satisfaction des consommateurs de biens publics ne dépend pas du nombre d’usagers (ex : ondes hertziennes). Les biens publics mixtes ne satisfont qu’une partie de ces caractéristiques.
Le marché n’est pas un système d’allocation efficace pour les biens publics mais il reste difficile de déterminer le niveau optimal de bien public en raison de plusieurs limites :
- Le vote : il est soumis au paradoxe de Condorcet de non-transitivité des choix collectifs. Le théorème d’impossibilité d’Arrow (1961) généralise le paradoxe de Condorcet en économie : on ne peut établir un choix démocratique sur des préférences collectives par un vote car elles ne sont pas cohérentes (alors que les prix permettent de classer). On considère que le bien public ne va pas être fourni sur la base des préférences collectives mais sur celle des préférences de l’électeur médian, celui qui permet d’obtenir la majorité des votes.
- Les problèmes d’information : pour décider du montant de bien public à produire il faut des mécanismes de révélation des préférences. Le prix de réserve des biens publics s’exprimera par des enchères, des concessions de monopole naturel, des droits à polluer, des titres de dette publique… Ex : les enchères sont un mécanisme d’allocation dans lequel un agent en monopole met en concurrence plusieurs demandeurs sur la base d’une règle pré-annoncée d’allocation et de paiement. Les enchères permettent de déplacer l’asymétrie d’information pour qu’elle ne soit plus entre l’offreur et les consommateurs mais entre ces consommateurs.
Conclusion
Les principaux acteurs de l’économie sont en place, reste à approfondir leurs interactions.
Références
ARROW, Kenneth : Choix collectifs et préférences individuelles, Calmann Levy, 1961
BERLE, Adolph & MEANS, Gardiner : The modern corporation and private property, Transactions Publishers, 1932
COASE, Ronald : « La nature de la firme », Revue Française d’Économie, 1937
https://www.persee.fr/doc/rfeco_0769-0479_1987_num_2_1_1132COASE, Ronald : « Le problème du coût social », Revue Française d’Économie, 1960
https://www.persee.fr/doc/rfeco_0769-0479_1992_num_7_4_1323COMMONS, John : Institutional Economics Its Place in Political Economy, Transaction Publishers, 1934
DIXIT, Avinash & STIGLITZ, Joseph : « Monopolistic competition and optimum product diversity », American Economic Review, 1977
HARDIN, Garrett : La tragédie des communs, Puf, 1968
JENSEN, Michael & MECKLING, William : « Theory of the Firm: Managerial Behavior, Agency Costs, and Ownership Structure », Journal of Financial Economics, 1976
OSTROM, Elinor : Gouvernance des biens communs, De Boeck, 1990
PIGOU, Arthur Cecil : Wealth and welfare, Macmillan 1920
SCHUMPETER, Joseph : Théorie de l’évolution économique, Dalloz, 1911
SPENCE, Michael : « Monopoly Quality and Regulation », Bell Journal of Economics, 1975
SPENCE, Michael : « Product Selection, Fixed Costs, and Monopolistic Competition », Review of Economic Studies, 1976
STACKELBERG, Heinrich Von : Marktform und gleichgewicht, Julius Springer, 1934
WILLIAMSON, Oliver : Market and hierarchies: Analysis and antitrust implications, Free Press, 1975
Pour aller plus loin:
BAIN, Joe : Industrial Organization, Wiley, 1959
STIGLER, George : The organization of industry, University of Chicago Press, 1968
TIROLE, Jean : Théorie de l’organisation industrielle, Economica, 1988