La nouvelle microéconomie : information, contrats et théorie des jeux

On parle de la « nouvelle microéconomie » pour évoquer ces apports plutôt récents qui viennent approfondir et compléter les mécanismes de marché, sur la base d’hypothèses plus réalistes que celles de la théorie de l’équilibre général. L’économie de l’information mobilise deux grands champs d’analyse.

La théorie des contrats

La théorie des contrats résume les contraintes en termes d’information en distinguant les contrats implicites qui reposent sur des normes de comportement générales et les contrats explicites qui sont personnalisés et garantis par l’existence d’un tiers (notamment les juges).

La théorie des contrats se situe dans le paradigme principal / agent : l’agent est celui qui détient une information pertinente pour le bien être. Le principal ne dispose pas de cette information mais a délégué une mission à l’agent.

Pour traiter ces problèmes de négociation avec information asymétrique, on donne le pouvoir de négociation à l’une des parties. Le principal propose ainsi un contrat à l’agent pour révéler son information. L’agent accepte ou non le contrat. On parle aussi de théorie des incitations.

La théorie des jeux

Von Neuman & Morgenstern (1944) ont étudié l’interaction des prises de décisions rationnelles. Pour jouer, il faut des agents (« joueurs »), des stratégies et des gains associés à chaque issue du jeu. Chaque joueur connaît sa stratégie et ses gains ainsi que les stratégies possibles et les gains des autres. Cette théorie est utilisée dans les situations où il y a peu d’intervenants comme la concurrence imparfaite ou la politique économique.

On distingue les jeux statiques (un seul coup) / les jeux répétés (plusieurs coups successifs) ; les jeux en information parfaite / en information imparfaite. Le cas le plus simple vise le jeu statique en information parfaite, qui est associé à l’équilibre de Nash. Les autres cas sont des raffinements de cet équilibre (et ne seront pas tous étudiés ici).

Q : en quoi ces théories permettent de mieux analyser les mécanismes économiques ?

Théorie des contrats

L’analyse économique distingue deux situations où l’information pose problème aux agents économiques.

L’aléa moral

C’est un concept qui découle de la théorie de l’agence au sens strict, Ross (1973). Dans une transaction, une des parties (l’agent) peut entreprendre des actions que l’autre partie (le principal) ne peut ni contrôler, ni imposer parfaitement. Ces actions vont affecter la valeur de la transaction. Le principal ne va observer qu’un signal imparfait : le résultat de l’action.

Ex : dans les relations salariales pour que l’agent agisse dans le sens voulu sa rémunération doit dépendre du résultat quantitatif (comme la rémunération à la pièce par exemple).

De cette observation découlent plusieurs résultats : choix de l’évaluation du salarié (individuelle, collective ou relative aux autres salariés par « tournoi »), possibilité de renvoi…

Ex : dans la théorie de la firme il y a une relation d’agence entre actionnaires et dirigeants.

Les actionnaires sont les principaux qui engagent des dirigeants pour mettre en œuvre la stratégie de l’entreprise. Il faut les inciter à prendre des actions souhaitables pour les actionnaires : c’est à dire à maximiser la richesse, la valeur de l’entreprise. La théorie des contrats suggère de mettre en place des incitations internes comme payer les dirigeants en actions, indexer les salaires sur les profits de l’entreprise pour faire augmenter la valeur de l’action. L’incitation externe étant la prise de contrôle de l’entreprise.

L’antisélection

On parle aussi d’autosélection ou de « sélection adverse » quand dans une transaction, une des parties détient des informations que l’autre partie gagnerait à connaître. L’antisélection est utilisée dans les modèles de signalement.

Akerlof (1970) s’est intéressé au marché des voitures d’occasion sur lequel sont vendues de bons et de mauvais véhicules. Il constate que l’absence d’information vérifiable sur la qualité des voitures fait que le prix n’est plus le signal parfait de la valeur : au même tarif on peut avoir un véhicule de qualité différente.

Le résultat de l’antisélection c’est la diminution de la quantité échangée (seules les mauvaises restent sur le marché, les bons vendeurs le quittent) et la baisse de la qualité échangée. Les vendeurs de bonnes voitures doivent donc se signaler aux acheteurs : réputation, expertise, garantie par l’Etat, éviction du marché…

Spence (1973) étudie le marché du travail et propose un modèle d’émission de signal (market signalling). Il considère que coexistent deux types d’agents : ceux qui sont compétents (habiles et à la productivité élevée) et ceux qui ont une faible productivité.

Si l’employeur ne peut pas observer cette habilité, il va offrir un salaire moyen : calculé selon la moyenne des productivités marginales des travailleurs. Même remarque que pour les automobiles, au même tarif on embauche un salarié de qualité différente.

Les travailleurs habiles vont donc chercher à acquérir un signal pour montrer leur habilité, comme l’éducation par exemple. Cela coûte moins cher au travailleur habile de supporter le coût du diplôme que de se faire embaucher au salaire moyen. On obtient un équilibre où tous les travailleurs habiles choisissent leur éducation par rapport aux autres. En effet, pour ces derniers cela coûte trop cher car ils ne sont pas prédisposés à faire des études.

Rothschild & Stiglitz (1976) analysent le marché de l’assurance dans lequel on ne connaît pas le niveau de risque des individus. Or, dans une population il y a des hauts risques et des bas risques. Si le tarif est basé sur la moyenne des agents, les hauts risques sont attirés mais les bas risques trouvent le tarif trop élevé et seront évincés du marché.

Ils montrent que pour remédier au problème, les sociétés vont chercher à inciter les agents à divulguer leur information en leur proposant des menus de contrats avec des niveaux de prime plus élevés et des franchises plus faibles. Pour les agents à bas risques on conserve la franchise mais le montant de la prime diminue. La franchise est donc le coût de l’asymétrie d’information.

Théorie des jeux statiques

Les modèles les plus simples permettent de décrire le comportement optimal des joueurs.

L’équilibre de Nash avec information parfaite

Nash (1950) considère que chaque joueur choisit une séquence de jeu qui constitue une meilleure réponse à celle des autres joueurs. Il s’agit donc savoir comment les autres ont intérêt à se comporter. La meilleure façon de trouver l’équilibre consiste à éliminer les stratégies dominées, ce qu’on n’a pas intérêt à faire.

La théorie des jeux propose plusieurs modélisation type pour éclairer les décisions :

Le dilemme du prisonnier dans lequel deux joueurs, arrêtés par la police pour un crime, choisissent entre se dénoncer ou ne pas se dénoncer. Les seules combinaisons stratégiques qui soient compatibles entre elles, c’est la dénonciation mutuelle : chaque joueur décide de dénoncer l’autre car c’est ce que l’autre a intérêt à faire. En effet si un joueur ne dénonce pas, il prend le risque que l’autre le fasse et élimine donc cette stratégie. C’est un équilibre de Nash sous-optimal au sens de Pareto. Au total chaque joueur perd 1. Ils ne coopèrent pas, car chacun a intérêt à dévier.

Joueur 1 / Joueur 2  Dénonce  Ne dénonce pas
  Dénonce    (-1 ; -1)  (0 ; -2)
  Ne dénonce pas    (-2 ; 0)  (0 ; 0)

Les matching pennies où chaque joueur a une pièce et la lance, si les résultats sont identiques le jouer A reçoit 1 et sinon c’est le joueur B qui gagne. Dans ce jeu, il n’y a pas d’équilibre par élimination de stratégie dominée. Il n’existe un équilibre que si les joueurs choisissent au hasard. C’est un équilibre de Nash en « stratégie mixte ».

Joueur A / Joueur B  Pile  Face
  Pile    (1 ; -1)  (-1 ; 1)
  Face    (-1 ; 1)  (1 ; -1)

La bataille des sexes où deux joueurs décident de ce qu’ils vont faire comme sortie et sont contents s’ils sont ensemble. Il n’y a pas de négociation, chaque joueur annonce : si un joueur annonce l’opéra, l’autre va suivre et réciproquement s’il annonce la boxe. On obtient ainsi deux équilibres de Nash : on sait qu’ils seront ensemble mais on ne sait pas où.

Madame / Monsieur  Opéra  Boxe
  Opéra    (2 ; 1)  (0 ; 0)
  Boxe    (0 ; 0)  (1 ; 2)

Pour opérer une sélection, il peut y avoir une convention, c’est à dire une donnée extérieure aux gens. Schelling (1960) parle de « point focal » : les agents possèdent les données psychologiques et historiques qui leur permettent de choisir spontanément. Ex : apprentissage, politesse…

L’équilibre bayésien en information imparfaite

Harsanyi (1967) estime qu’un joueur a une information imparfaite quand il ne sait pas ce que les autres ont fait auparavant et qu’il a une information incomplète lorsqu’il ne connaît pas les caractéristiques précises de ses adversaires. On peut transformer un jeu en information incomplète en jeu à information imparfaite, c’est la transformation (le passage) d’Harsanyi : il suffit d’imaginer quelle aurait été la meilleure réponse au problème posé et supposer que les joueurs ont été rationnels et utilitaristes.

Dans le dilemme du prisonnier, l’information est imparfaite quand l’un des joueurs joue avant l’autre et que le second n’a pas observé ce qu’il a fait. De même, l’information est incomplète quand le premier ne sait pas qui a été arrêté en second. Chaque joueur doit donc jouer en anticipant le type ou les actions de l’autre joueur.

L’équilibre bayésien correspond à la situation dans laquelle chacun va choisir la situation qui maximise son espérance de gain étant donné son type, ses croyances et les croyances et les stratégies des autres joueurs.

Conclusion

Cette nouvelle microéconomie constitue à présent le cœur de l’analyse économique dont elle a permis un profond renouvellement dans de nombreux domaines, de l’intervention de l’Etat aux choix de technologies innovantes des producteurs ou des consommateurs.

Références

AKERLOF, George : « Le marché des « lemons » : l’incertitude sur la qualité et le mécanisme du marché », Idées, 1970

NASH, John : « The bargaining problem », Econometrica, 1950

HARSANYI, John : « Games with incomplete information played by bayesian players », Management Science, 1967

ROSS, Stephen : « The Economic Theory of Agency: The Principal’s Problem », Journal of Political Economy, 1973

ROTHSCHILD, Michael & STIGLITZ, Joseph : « Equilibrium in Competitive Insurance MarketsAn Essay on the Economics of Imperfect », Quarterly Journal of Economics, 1976

SCHELLING, Thomas : Stratégie du conflit, Puf, 1960

SPENCE, Michael : « Job Market Signaling », Quarterly Journal of Economics, 1973

VON NEUMANN, John & MORGENSTERN, Oskar : Theory of games and economic behavior, Princeton University Press, 1944