A la fin du XIXe siècle, plusieurs auteurs vont développer une nouvelle approche de la science économique. Ils prennent appui sur des avancées scientifiques progressives qui marquent la période1 et sont associées à une véritable professionnalisation des économistes. On parle de l’école « néo-classique » car elle fonde des courants d’analyse qui prolongent les classiques. Elle invente ce qu’on appelle aujourd’hui la microéconomie qui constitue une rupture, on parle de « révolution » marginaliste2.
Trois traditions apparaissent quasi-simultanément dans trois pays sans réellement de dialogue ou d’échanges sur les questions traitées d’où une combinaison de proximité et de particularismes dans leurs analyses.
William Stanley Jevons (1835-1882)
C’est professeur d’économie à Cambridge. Il publie en 1871 La théorie de l’économie politique qui defend une nouvelle théorie de la valeur reposant sur l’échange : ce qui explique le prix d’un bien ou d’un service c’est l’utilité qui en découle. Il défend une vision libérale de la société. Puisque chaque individu fait le choix ou non d’échanger, les prix s’ajustent pour satisfaire les offreurs et les demandeurs. Grâce à la liberté des échanges le prix régule la quantité échangée en fonction de la rareté des ressources disponibles.
Jevons analyse également le rôle ambigu du progrès technique sur la richesse en étudiant le cas du charbon. L’amélioration des techniques de production permet à la fois d’économiser des ressources et de les utiliser plus intensément.
Carl Menger (1840-1921)
C’est professeur d’économie à Vienne et publie en 1871 Principes d’économie politique. Dans cet ouvrage il met en œuvre une approche psychologique de la valeur. Pour Menger, les individus attribuent une valeur aux biens car ils en ont besoin. Ces besoins peuvent être rationnels ou non, il n’y a pas de connotation morale. Cela permet à Menger d’analyser toute action humaine avec le postulat que la satisfaction des besoins est subjective. Si les besoins sont supérieurs aux quantités disponibles on peut leur appliquer le raisonnement utilitariste et considérer que chaque individu est guidé par la satisfaction marginale qu’il retire de sa consommation. Menger indique toutefois que plus on consomme un bien plus la satisfaction supplémentaire diminue3.
Il participe à la querelle des méthodes avec les membres de l’école historique allemande. Alors que ces derniers s’appuient sur le contexte dans lequel les choix économiques sont réalisés, Menger cherche au contraire à établir des lois générales, logiques et vérifiables.
Léon Walras (1834-1910)
C’est ingénieur de formation. Il devient professeur d’économie à Lausanne car il n’arrive pas à se faire recruter en France. Walras distingue l’économie politique pure (théorie abstraite), l’économie politique appliquée (mise en œuvre de la théorie) et l’économie sociale (ce qui est juste).
Pour Walras l’économie politique pure consiste à modéliser mathématiquement la situation dans laquelle s’échangent librement des produits. Il publie Eléments d’économie politique pure en 1874 où il y délivre une description formelle du fonctionnement de l’économie : il montre qu’on peut décrire l’économie par un système d’équations. Les prix permettent d’équilibrer ce système et sont obtenus par tâtonnement. A l’équilibre la situation est telle que ni les producteurs ni les consommateurs n’ont intérêt à modifier les quantités échangées. Walras utilise également l’utilité marginale pour fonder la valeur des biens et c’est principalement grâce à la neutralité de la monnaie qu’il peut résoudre son système d’équation : elle n’est que l’intermédiaire des échanges et sa valeur est connue et déterminée à l’avance (1 Livre = 1 Livre !).
Walras propose ainsi une théorie de l’équilibre général qui décrit le fonctionnement d’une économie dans une situation de concurrence pure (et parfaite). C’est le régime idéal pour créer le maximum de richesses car la libre concurrence crée le maximum de satisfaction.
Cet ouvrage, comme les deux précédents est véritablement fondateur de l’économie moderne et en constitue toujours un programme de recherche.
La seconde révolution industrielle a en partie façonné les évolutions économiques actuelles. Les crises économiques du XXe siècle sont à la fois des continuités et des ruptures qui donnent à nouveau lieu à des approfondissements de la théorie économique.
- Leur analyse est fortement influencée par les progrès en science physique, voir Philip Mirowski : Plus de chaleur que de lumière L’économie comme physique sociale, la physique comme économie de la nature, Economica, 1989. ↩︎
- L’analyse néoclassique se fonde sur l’utilité marginale qui permet de mobiliser des outils mathématiques de maximisation sous contrainte. La valeur des biens dépend de leur rareté et de l’utilité qu’on leur attribue et la contrainte découle des revenus et des coûts de production. ↩︎
- C’est le principe de l’utilité marginale décroissante. ↩︎