L’entre-deux-guerres

Le XXe siècle débute avec deux phénomènes historiques qui remettent en question les dynamiques de croissance cyclique issues des révolutions industrielles : la première guerre mondiale et la révolution soviétique. Une crise d’une ampleur exceptionnelle amène à reconsidérer tout ce qui semblait acquis dans la compréhension de l’économie. De 1914 à 1918 le vieux continent voit s’affronter les grands empires.

La première guerre mondiale et ses suites

Sur le plan économique plusieurs faits marquants1 :

  • le rôle de l’Etat s’est affirmé pour piloter l’économie de guerre : approvisionnement, fabrication, pilotage de l’industrie de guerre, organisation de la main d’œuvre…
  • le ravitaillement alimentaire a été instauré pour faire face aux pénuries agricoles : taxation, réquisitions, rationnement…
  • la main d’œuvre s’est féminisée, les salaires ont augmenté ;
  • l’inflation : dans une période de pénurie et de rationnement les prix sont élevés ;
  • le financement de la guerre : accroissement de la dépense publique, endettement public, création de monnaie, crédits internationaux (fournis essentiellement par les USA) ;
  • la concentration des entreprises s’est renforcée : sidérurgie ou construction moteurs…

Le bilan du conflit est double : l’Europe est en déclin (sur les plans démographique, financier, économique et social) alors que l’Amérique et le Japon s’affirment comme puissances.

L’après-guerre est marqué par de forts mouvements sociaux du fait de l’inflation et du chômage. Les Etats Unis et la Grande Bretagne pratiquent des politiques déflationnistes pour lutter contre les instabilités monétaires et financières dues au conflit : cela débouche sur une sévère crise économique en 1920-19212. L’Allemagne sort du conflit avec une obligation de verser des réparations élevées à ses adversaires ce qui est source d’instabilité pour l’économie mondiale3. Pour faire face, elle crée massivement de la monnaie : cela débouche sur une situation d’hyperinflation de 1921 à 1923. La France est extrêmement endettée, le Franc est dévalorisé : une politique de rigueur est mise en place pour stabiliser l’économie (Poincaré) avec une dévaluation.

L’économie socialiste

En 1917 l’Empire russe est renversé par la révolution bolchevique. D’abord menée par des sociaux-démocrates (février) ce sont les marxistes léninistes qui s’imposent (octobre).

Le nouveau régime est dirigé par Lénine qui prône des changements économiques radicaux : collectivisation dans l’agriculture (abolition de la grande propriété foncière, réquisitions pour ravitailler les villes, création de fermes d’Etat, les sovkhozes) ; contrôle ouvrier dans l’industrie ; nationalisation de l’économie dans tous les secteurs. Sur le plan politique, les bolchéviques veulent mettre un terme à la guerre et sont critiques de l’impérialisme. Ils répudieront ainsi notamment les emprunts contractés par le régime précédent4.

La planification économique est instaurée dans une logique d’économie de guerre5 : un organe central est chargé de fixer les objectifs, répartir les matières premières, écouler les produits et de donner les directives.

Les échecs économiques de cette transformation radicale poussent Lénine à tempérer sa démarche : il mettra en œuvre une nouvelle économie politique (NEP) pour réinstaurer une dose d’économie de marché tout en conservant la doctrine socialiste. 1921-1927

La NEP est un capitalisme d’état caractérisé par le rétablissement d’un étalon monétaire, par le recul de la collectivisation agricole (et une certaine liberté d’utilisation des surplus), la réorganisation des entreprises sur une base hiérarchique…

Mais même si la NEP assure un certain redressement économique : la Russie reste peu développée sur le plan industriel, et les tensions avec le monde paysan sont fortes.

L’arrivée au pouvoir de Staline en 1928 marque une rupture très nette :

  • socialisme dans un seul pays et industrialisation à marche forcée (autarcie) ;
  • planification totale et impérative ;
  • collectivisation des campagnes ;
  • développement de l’industrie lourde.

Ainsi un système économique alternatif est mis en place, où est affirmée (en théorie) la prise en considération des travailleurs et que l’évolution du monde capitaliste vers la crise va éclairer de tout son sens.

La crise de 19296

Après la forte croissance des années 1920 (les années folles) une crise économique inédite touche le monde capitaliste et nécessite de refonder en profondeur l’analyse économique.

A l’origine, la crise économique est américaine. La Grande Bretagne avait cherché à rétablir le rôle dominant de la Livre avec des taux d’intérêts très élevés alors qu’aux Etats Unis, il était beaucoup plus facile d’emprunter et d’investir : les banques et les marchés financiers drainent des capitaux en provenance du monde entier qui favorisent la spéculation. La Réserve fédérale américaine décide de freiner ce mouvement en pratiquant une politique déflationniste : elle augmente son taux d’escompte pour freiner le crédit7. Face à ce rationnement, les investisseurs paniquent et cherchent des liquidités en vendant leurs placements. Les valeurs des actions s’effondrent. C’est l’événement fondateur de la crise : le krach boursier du jeudi 24 octobre 1929. Tous les agents essayent de récupérer leurs capitaux au même moment8 d’autant que la croissance économique montre des signes de ralentissement qui incitent à réduire les placements boursiers. La chute des cours entraîne la ruine des actionnaires. Le remboursement des crédits n’est plus possible : une crise bancaire vient s’ajouter. Les déposants s’efforcent de récupérer leur argent, ce qui aggrave la situation bancaire. Dans le même temps, les banques ne peuvent plus prêter aux autres agents : fermiers, commerçants…

La crise prend ensuite une dimension mondiale. La dépression américaine va se propager au niveau international car l’économie américaine est le moteur de l’économie mondiale : les banques américaines rapatrient les capitaux investis en Europe. L’Allemagne ne peut plus rembourser ses dettes de guerre. La France et la Grande Bretagne décident de ne plus rembourser les USA. La crise devient monétaire : l’or est la valeur refuge pour assurer la liquidité, toutes les monnaies sont dévaluées à tour de rôle. Enfin la crise touche l’économie réelle : les prix agricoles et industriels chutent entraînant une forte contraction de l’activité. Le chômage augmente fortement. Pour faire face à cette crise, les pays prennent des mesures protectionnistes : quotas, droits de douane élevés… Les pays capitalistes se replient sur leurs empires pour subsister. Les échanges mondiaux se contractent fortement et sur le plan politique les tensions sociales sont manifestes.

Références

  1. François Crouzet : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000 ↩︎
  2. John Maynard Keynes : « Les conséquences économiques de la politique de M. Churchill », in Essais de persuasion, Gallimard, 1925 ↩︎
  3. John Maynard Keynes : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1920 ↩︎
  4. René Girault, Emprunts russes et investissements français en Russie 1887-1914, Armand Colin, 1973 ↩︎
  5. La révolution d’octobre se traduit par des pertes de territoire suite aux négociations de paix avec l’Allemagne puis une guerre civile qui oppose l’Armée rouge à des opposants russes et étrangers ↩︎
  6. Pierre-Cyrille Hautcoeur : La crise de 1929, La Découverte, 2009 dresse le bilan de ses causes profondes : la distorsion entre production et consommation, le fort développement du crédit et la spéculation boursière ↩︎
  7. Milton Friedman & Anna Jacobson Schwartz : A monetary history of the United States, Princeton University Press, 1963 estiment que cet élément essentiel s’explique par la jeunesse de l’institution. ↩︎
  8. John Kenneth Galbraith : La crise économique de 1929, Payot, 1954 insiste sur ces enchaînements néfastes. ↩︎