Les caractéristiques de l’économie mondiale
La globalisation se traduit par un fort accroissement des échanges internationaux. Les exportations et les importations modifient les structures des économies nationales : elles stimulent les productions nationales et elles rendent la compétition mondiale avec des consommateurs sur de nombreux marchés.
Ce phénomène d’intégration n’est pas nouveau et comporte une dimension importante d’économie politique en raison du rôle des États dans l’ouverture des marchés. Berger (2003) le soulignait dès la « première mondialisation » (1870-1914) avec les investissements à l’étranger. L’historien Ferguson (2003) évoque l’anglobalization pour montrer le rôle pivot joué par le Royaume-Uni dans l’organisation des échanges.
A contrario l’idée que les pouvoirs publics peuvent rendre l’ouverture internationale réversible est donc fondamentale. Kindleberger (1973) soulignait par exemple que la crise des années 30 s’explique principalement par la diminution des échanges internationaux.
La question du libre échange et des fondements du commerce international
C’est une source inépuisable de débats théoriques… car les polémiques débutent dès l’origine de la science économique. Ainsi Hume (1752) critique la vision mercantiliste de l’économie selon laquelle le commerce international ne sert qu’à favoriser les exportations et qu’il doit être contrôlé par les nations. Pour Hume l’échange international est au contraire une source d’opportunités réciproques qui permet à tous de s’enrichir.
Pour les néo-classiques Marshall (1879) et Edgeworth (1894) il suffit que les pays soient différents pour qu’ils aient un intérêt à échanger. Les sources de différence peuvent provenir de la technologie, des facteurs ou des goûts.
Les spécificités du commerce international
D’un point de vue économique le commerce entre pays a de nombreux effets et de nombreuses conséquences : il permet d’augmenter les échanges en quantité et en qualité ; il repose sur la souveraineté des Nations car les réglementations dépendent des pays ; il faut pouvoir convertir les monnaies (c’est la question du taux de change).
De plus, l’existence du commerce international repose sur trois constats : la diversité des ressources naturelles planétaires (pétrole, fruits exotiques, Johnny…) ; les différences de goûts à l’échelle du monde ; les divergences de coûts (principalement de production).
Les théories du commerce international cherchent à répondre à une série de questions : pourquoi s’engager dans l’échange international, quels en sont les déterminants, quelle sera sa structure ou son volume… On divise traditionnellement les théories du commerce international en deux branches : la théorie positive qui étudie les conséquences économiques de l’échange et la théorie normative qui analyse l’organisation des échanges entre pays (étudiée précédemment et dans le thème suivant).
Q : l’ouverture des frontières économiques peut-elle dépasser la politique ?
Les théories classiques du commerce international
Les premières théories économiques essaient d’expliquer et de comprendre les gains à l’échange qui ont lieu avec la révolution industrielle et qui bouleversent les organisations sociales des pays concernés (évolution de la structure de l’emploi et des revenus).
Avantages absolus, avantages comparatifs
La logique de l’échange international est introduite par Adam Smith (1776) qui considère que le commerce international découle de l’existence d’avantages absolus. Chaque pays se spécialise dans le produit où il a un coût faible. L’échange est générateur de gains pour les deux parties qui peuvent disposer de produits à un prix plus faible. Mais, pour que l’échange soit mutuellement avantageux, il faut que les avantages soient réciproques. Un pays n’ayant pas d’avantage absolu ne peut s’engager dans le commerce international.
C’est l’application de la division du travail à l’échelle internationale : un pays se spécialise dans le produit pour lequel il a un avantage absolu. Cela crée un gain mondial car la production du bien sera plus importante et générera un échange de biens supplémentaires.
C’est avec la théorie des avantages comparatifs de Ricardo (1817) que la participation au commerce international est systématisée. Dans ce cadre il est toujours avantageux pour deux pays de commercer, à condition qu’ils se spécialisent dans le bien pour lequel ils ont le plus grand avantage absolu ou le plus petit désavantage absolu : cela repose sur la notion de coût d’opportunité. En se concentrant sur un produit et en confiant à un partenaire commercial la production d’un autre on obtient une production globale plus élevée.
L’intérêt du commerce réside dans le fait que les pays importent un produit relativement moins cher qu’il ne leur coûterait à fabriquer nationalement et qu’ils exportent un produit plus cher que ce qu’ils pourraient vendre en autarcie.
Pouch (2010) insiste sur le caractère spécifique de l’argumentation ricardienne qui pousse le Royaume-Uni à libéraliser le commerce agricole afin d’accentuer la spécialisation porteuse du pays dans la production industrielle.
L’enrichissement des modèles
Ces modèles ne raisonnent qu’à partir des coûts (et donc de l’offre). Pour Mill (1844) il faut également prendre en compte la demande pour comprendre la fixation des prix internationaux. Quand plusieurs nations s’engagent dans le commerce international, le prix s’établit de manière à égaliser l’offre et la demande mondiale. Comme les coûts de production sont différents pour chaque pays, cela va en favoriser certains plus que d’autres. L’intérêt à échanger dépend donc des réactions de la demande…
Cela ouvre la voie à la théorie normative du commerce international : il est possible de manipuler les termes de l’échange par des taxes ou des quotas pour créer des barrières aux échanges favorables aux producteurs nationaux mais en diminuant le surplus des consommateurs dont les choix sont réduits et qui subissent des prix plus élevés.
Pour Mucchielli (1991) il faut éviter les fausses interprétations de la théorie des avantages comparatifs. Il en évoque quatre :
- de nombreux petits pays n’auraient pas d’avantages comparatifs ;
- les pays dont les biens incorporent plus de travail sont défavorisés ;
- la concurrence des pays à bas salaire est déloyale ;
- les avantages comparatifs sont au fondement d’une politique libérale.
D’un point de vue empirique les travaux de MacDougall (1951) valident en partie l’hypothèse de Ricardo sur la base d’une comparaison des exportations USA/UK en 1937.
Les théories néo-classiques du commerce international
Elles cherchent à expliquer le commerce international en se basant sur la concurrence parfaite.
Le commerce international s’explique par des différences de dotation factorielle
Les pays possèdent plus ou moins de capital et de travail. Or pour produire certains biens les besoins en facteur de production sont différents. Selon Hecksher (1919) et Ohlin (1933) un pays a un avantage comparatif dans le bien dont la production est intensive dans le facteur relativement abondant. Le commerce international permet alors indirectement d’échanger des facteurs de production.
Mundell (1957) en conclut qu’il suffit de doter les pays des facteurs nécessaires pour que l’échange soit favorable. Cela renvoie aux débats sur la libre circulation des personnes et des capitaux, sur l’aide au développement ou aux politiques migratoires.
Leontief (1953) a cherché à valider empiriquement cette théorie en étudiant les exportations américaines dans le cadre de l’analyse macroéconomiques structurelle des USA avec des tableaux entrées-sorties. Il constate ainsi que les USA qui sont fortement dotés en capital réalisent des exportations intensives en travail et des importations intensives en capital. C’est le paradoxe de Leontief. La seule explication possible réside dans la présence de différences de productivité entre pays : l’innovation, le capital humain, les ressources naturelles… Toutefois ce paradoxe empirique disparaît à partir des années 1970.
Les théories du commerce international en concurrence parfaite semblent donc justifier des échanges entre pays développés ou non, car elles se fondent sur des différences. Or la plupart des pays de l’OCDE sont très proches en termes de technologie, de dotations ou de goûts. Le commerce international n’est donc pas expliqué pour ces pays.
Le commerce international s’explique par des différences de technologie
On considère que les pays ont les mêmes dotations en facteurs de production et que ce sont les différences de technologie qui créent un gain à l’échange partagé par les pays, Dornbusch, Krugman & Samuelson (1977). Chacun transfère sa force de travail dans les secteurs où il est relativement plus efficace. C’est un gain d’efficience productive.
C’est une généralisation du modèle ricardien à un grand nombre de biens et de pays.
Balassa (1963) valide empiriquement cette approche en reprenant la démarche de MacDougall sur les exportations comparées USA-UK mais dans les années 1950. Il constate qu’il existe une relation entre exportation et productivité. Le transfert de facteurs de production rend bien les pays plus productifs et augmente les gains de l’échange pour tous.
Mais cela n’explique pas l’origine des différences de technologie.
Les nouvelles théories du commerce international
Elles reposent sur une analyse en termes de pouvoir de marché, de concurrence imparfaite. Les nouvelles théories décrivent mieux les évolutions récentes du commerce mondial qui s’est accéléré au courant du XXe siècle et qui repose plus sur des logiques stratégiques.
La concurrence monopolistique
Les goûts des consommateurs sont variés, les producteurs peuvent proposer des biens qui ne soient pas homogènes pour répondre à leurs attentes.
Dixit & Stiglitz (1977) proposent ainsi un modèle où chaque entreprise propose un produit différent. Cette différenciation permet de produire une plus grande variété de biens qui accroît la taille du marché. Ainsi, chaque entreprise peut vendre de plus grandes quantités à un prix plus faible. Pour le consommateur, il y a une plus grande variété de choix.
Cela permet d’expliquer le commerce intrabranche : des pays similaires vont échanger des biens différenciés. Helpman (1987) valide cette théorie en montrant que les grands pays ayant des marchés de grande taille peuvent produire plus de biens différenciés.
Oligopole
Brander & Krugman (1983) estiment que les entreprises vont opérer une discrimination tarifaire à l’étranger pour segmenter les marchés. Dans les deux pays on produit des biens identiques. Dans ce modèle deux entreprises sont en situation de monopole nationalement et vont se concurrencer. Si la concurrence est plus forte à l’étranger, les entreprises pratiquent du dumping (vente à perte sur le marché international). C’est une situation de duopole où chaque producteur essaie de conquérir des parts de marché à l’étranger.
Ce dumping réciproque permet également d’expliquer le commerce intrabranche (ex : Boeing-Airbus) mais les effets sur le bien être ne sont pas catégoriques.
Taille du marché
Selon Krugman (1990) les entreprises peuvent fixer leurs prix. Elles sont en présence de rendements d’échelle et leur production est d’autant plus efficiente qu’elle est réalisée sur une échelle importante.
Les entreprises peuvent ainsi dégager des économies d’échelle internes en augmentant un facteur de production qui permet d’accroître la production de manière plus que proportionnelle. Elles peuvent également dégager des économies d’échelle externes : si la taille de l’entreprise augmente, sa production augmente plus que proportionnellement.
Enfin, la localisation des entreprises joue un rôle essentiel qui permet de faire émerger des synergies. L’enquête empirique de Berger (2005) montre ainsi comment 500 entreprises multinationales organisent leur production à l’échelle mondiale sur 5 années en répartissant leur chaîne de valeur entre différents pays en fonction des avantages de chacun.
Conclusion
Grande variété d’explications du commerce international. Pose de nombreuses questions.
Références
BALASSA, Bela : « Une démonstration empirique de la théorie classique des coûts comparés », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1963
BERGER, Suzanne : Notre première mondialisation, Seuil, 2003
BERGER, Suzanne : Made in monde Les nouvelles frontières de l’économie mondiale, Seuil, 2005
BRANDER, James & KRUGMAN, Paul : « A « reciprocal dumping » model of international trade », Journal of International Economics, 1983
DIXIT, Avinash & STIGLITZ, Joseph : « Concurrence monopolistique et diversité optimale des produits », in Textes fondateurs en sciences économiques, BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc (dir.), Bréal, 1977
DORNBUSCH, Rudiger ; FISCHER, Stanley & SAMUELSON, Paul : « Comparative Advantage, Trade and Payments in a Ricardian Model with a Continuum of Goods », American Economic Review, 1977
EDGEWORTH, Francis : « The Theory of International Values », Economic Journal, 1894
FERGUSON, Niall : Empire, Penguin, 2003
HECKSHER, Eli : « Effets du commerce international sur la répartition du revenu », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1919
HELPMAN, Elhanan : « Imperfect competition and international trade », Journal of the Japanese and International Economies, 1987
HUME, David : « De la balance du commerce », in Essais moraux, politiques et littéraires et autres essais, Puf, 1752
KINDLEBERGER, Charles : La Grande Crise Mondiale, Economica, 1973
KRUGMAN, Paul : Rethinking international trade, MIT Press, 1990
LEONTIEF, Wassily : « Production domestique et commerce international », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1953
MacDOUGALL, George Donald Alastair : « Les exportations britanniques et américaines », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1951
MARSHALL, Alfred : The Pure Theory of Foreign Trade, Augustus Kelley Publishers, 1879
MILL, John Stuart : Principles of political economy, Oxford University Press, 1844
MUCCHIELLI, Jean-Louis : Relations économiques internationales, Hachette, 1991
MUNDELL, Robert : « International Trade and Factor Mobility », American Economic Review, 1957
OHLIN, Bertil : Interregional and International Trade, Harvard University Press, 1933
POUCH, Thierry : La guerre des terres, Choiseul, 2010
RICARDO, David : Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Flammarion, 1817
SMITH, Adam : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Economica, 1776