Les logiques du commerce international
Nous sommes dans une période d’intégration des économies nationales dans un système mondialisé (logique d’interdépendance forte). Cette intégration concerne autant le commerce que les investissements (voir financement international). Ce phénomène de mondialisation touche ainsi l’ensemble des facteurs de production : marché des biens et services, flux d’épargne et d’investissement, flux de personnes. La révolution dans le domaine des transports a joué un rôle clé dans cette évolution.
Ce phénomène a des effets sur la répartition des richesses et sur le comportement des agents (ex : leurs choix de localisation). L’accès à des grandes variétés de ressources suit la logique économique de confrontation entre rareté et besoins illimités. Le commerce international suit une logique d’arbitrage (comme sur les marchés financiers) où les différences de prix constituent des opportunités qui guident les comportements. Acemoglu & Robinson (2012) montrent ainsi que ce qui explique la croissance économique des pays c’est le rôle des institutions politiques et économiques : des institutions inclusives (et non extractives) basées sur le droit de propriété et le respect des contrats donnent l’opportunité aux agents économiques de créer de la richesse et d’innover.
Les grands traits historiques du commerce international
On distingue deux phases de mondialisation qui s’expliquent par des choix politiques de réduire les obstacles au commerce. Mais Grataloup (2015) estime que cette construction d’une unité mondiale découle de la place particulière occupée par l’Europe avec la capture de l’Amérique qui a initié la colonisation et la révolution industrielle. La mondialisation n’est pas un phénomène universel. Il est même réversible comme on l’a vu entre 1918 et 1945.
Au XIXe siècle le commerce international était dominé par le Royaume-Uni avec la France et l’Allemagne. Les Etats-Unis sont devenus une grande puissance commerciale et le Japon a débuté son insertion dans les échanges. 40 % des échanges étaient intra-européens, 23 % du commerce ne concernait pas l’Europe (attention au phénomène colonial). L’Europe exportait principalement des produits manufacturés et importait des produits primaires.
Au XXe siècle les États-Unis deviennent la nation dominante des échanges internationaux. Les produits manufacturés se distinguent : les biens d’équipement deviennent une composante essentielle. Les exportations mondiales augmentent fortement après 1945. Maddison (2001) a documenté cette part croissante des exportations de marchandises dans le PIB mondial ainsi que l’exception de la période 1929-1945. Obsfeldt & Taylor (2005) ont montré en parallèle l’évolution de la détention des actifs internationaux qui accompagne le commerce avec des flux de plus en plus rapides (de capitaux ou d’informations).
La mondialisation actuelle
Trois grandes zones concentrent l’essentiel du commerce mondial : Amérique du Nord, Europe, Asie. Les pays échangent essentiellement des marchandises (19 milliards USD environ 70 % du total contre 80% il y a 10 ans) : les produits manufacturés (13,3 milliards) ; les combustibles et les produits des industries extractives (3 milliards) et les produits agricoles (1,8 milliard). Les échanges de services s’élèvent à 6 milliards USD dont 1,4 pour les voyages et 1,2 pour les transports.
Les principales puissances commerciales sont les Etats-Unis, la Chine, l’Allemagne.
Q : quelles sont les stratégies des acteurs du commerce international ?
Les firmes multinationales
Une entreprise multinationale est une entreprise implantée dans plusieurs pays (possède 10 % du capital d’actifs productifs à l’étranger) et qui mène une stratégie mondiale en allouant ses ressources de manière à tirer profit des différences entre pays, Michalet (1976). D’après la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) on en comptabilise 1 500 en 2018 (78 000 en 2007) suite à de nombreuses fusions-acquisitions.
Les flux d’investissement directs à l’étranger (IDE)
La multinationalisation des firmes passe par les IDE. Ce sont des prises de participation dans le capital d’entreprises étrangères dans le but de les contrôler. La première destination des IDE est la Chine. Une des tendances récentes dans ce domaine est l’apparition de multinationales de pays du Sud alors qu’historiquement les premières multinationales sont apparues dans la navigation pour sécuriser les approvisionnements et les débouchés des pays en cours d’industrialisation. Mais il n’existe pas de modèle de multinationalisation.
Ex : en Allemagne, les firmes multinationales se sont développées à partir d’un avantage technologique ; aux Etats-Unis à partir des économies d’échelle (production de masse).
Les trente glorieuses ont été marquées par la domination des multinationales américaines.
Aujourd’hui, la plupart des grandes entreprises mondiales proviennent de la Triade. Les secteurs les plus importants sont l’énergie, l’automobile, la finance et l’électronique.
Une particularité des multinationales est la difficulté de déterminer leur nationalité. Il existe généralement un siège et des filiales à l’étranger, mais ce sont des firmes transnationales et la nationalité des capitaux évolue. Ex : British American Tobacco, Shell, Vivendi…
Les théories économiques de la multinationalisation
D’après la théorie du commerce international, il y a un intérêt à l’échange international càd à l’exportation de biens ou de services. Les multinationales ont une logique différente : elles vont produire directement à l’étranger.
Mundell (1957) montre ainsi que si les facteurs de production sont mobiles internationalement mais que le commerce des produits est limité, les investissements à l’étranger sont des substituts au commerce de marchandises. Or le capital est un facteur très mobile. La multinationalisation permet de contourner les barrières aux échanges.
Pour Vernon (1966) les entreprises s’implantent à l’étranger en fonction du cycle de vie international du produit. Elles diffusent leurs produits en fonction de la phase atteinte par le bien sur le marché national : lancement / croissance / maturité / déclin. La multinationalisation permet donc de renouveler et de maintenir la production.
Pour Hymer (1968) les multinationales disposent d’avantages spécifiques transférables internationalement qui leur permettent d’obtenir des gains supérieurs aux coûts d’implantation. Cela découle généralement des imperfections du marché : différenciation des produits, avantage technologique, économies d’échelle ou politiques gouvernementales…
Les multinationales mettent donc en place des barrières à l’entrée du marché.
Dunning (1988) propose une synthèse de l’implantation internationale selon trois critères : la position dominante sur le marché national ; l’intérêt présenté par la localisation sur le marché étranger ; l’internalisation des coûts de transaction en contrôlant la production à l’étranger.
Localisation / délocalisation
Les délocalisations consistent à transférer une unité de production d’un pays à un autre.
C’est un phénomène extrêmement difficile à évaluer car les réorganisations internationales ne sont que rarement des transferts. Leur conséquence directe est la destruction d’emplois.
Mouhoud (2017) estime que le phénomène de délocalisation pénalise certaines régions, si elles ne disposent pas d’alternatives ou si le bassin d’emploi est peu qualifié. De plus, les délocalisations concernaient surtout la production de biens de consommation, elles visent à présent les services. Seules les activités intensives en capital humain sont peu touchées. Fontagné & Lorenzi (2005) ont estimé que la désindustrialisation en France découlait d’un phénomène naturel peu lié aux délocalisations.
Pour dépasser le débat on peut prendre appui sur Mucchielli (1998) qui défend une approche synthétique de la firme multinationale : c’est la concordance ou la discordance entre les avantages compétitifs des firmes et des pays qui va inciter la firme à exporter ou à se délocaliser. Cette démarche se retrouve dans le management des firmes qui repose sur des chaînes de valeur mondiales où les activités sont réparties et coordonnées à l’échelle de la planète. Ex : l’électronique, l’habillement.
L’organisation des échanges
Elle découle d’une volonté institutionnelle de créer des organisations spécialisées et favorables au commerce international depuis la deuxième guerre mondiale.
Le General Agreement on Tarifs and Trade (Gatt)
Le protectionnisme de l’entre deux guerres étant considéré comme un facteur amplifiant la crise des années 30, les Etats-Unis et le Royaume Uni ont cherché à instaurer une organisation internationale des échanges internationaux à l’issue de la guerre. La négociation organisée dans le cadre de l’ONU a débouché sur un accord mais pas sur une institution car les USA ne l’ont pas ratifié.
Ainsi la charte de la Havane adoptée en 1948 a constitué le fondement juridique du Gatt (on distingue l’accord général des pratiques mises en œuvre). Le Gatt devient le cadre de négociations multilatérales entre Etats membres dans le but de favoriser le libre-échange avec des réductions des barrières aux échanges (droits de douane ou quotas).
Le Gatt repose sur plusieurs principes :
- la clause de la nation la plus favorisée : application des mesures à tous les membres ;
- le traitement national : pas de discrimination entre résident et non-résident ;
- la réciprocité des concessions ;
- la transparence des politiques commerciales : interdiction des mesures de contrôle direct du commerce international.
Mais des exceptions sont prévues : en cas de déstabilisation de la production locale, de dumping, d’accords régionaux de libre échange, pour les pays en développement ou en cas de crise de la balance des paiements (en lien avec le système monétaire international).
Le Gatt organise des négociations commerciales (« round ») entre Etats membres : 8 cycles se sont tenus en passant de 23 à 123 membres. Les premiers rounds ont permis de réduire fortement les droits de douane mais les négociations comportaient plusieurs difficultés :
- développement des barrières non tarifaires. Ex : normes
- multiplication des accords bilatéraux. Ex : pays en développement ou régionaux
- exceptions aux règles du libre échange. Ex : textile ou agriculture.
Krugman (1992) évoquait ainsi un « mercantilisme éclairé » pour décrire ces négociations basées avant tout sur des considérations de politique macroéconomique domestique qui a fini par atteindre ses limites avec la durée particulièrement longue du dernier cycle (Uruguay round) de 1986 à 1994 et ses conclusions : la création d’une nouvelle institution.
L’OMC
Le 1er janvier 1995, l’OMC a succédé au Gatt. L’organisation des échanges internationaux est ainsi réellement institutionnalisée avec une organisation permanente.
L’OMC reprend les principes fondateurs du Gatt (et ses procédures de décision par consensus). Son domaine de compétence est élargi par la conclusion de nouveaux accords : sur le commerce des services, sur les droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce. De plus, les accords dérogatoires concernant le textile et l’agriculture sont progressivement remis en cause. Toutefois le processus de négociation qui ne fonctionnait plus avec le Gatt ne s’est pas amélioré avec l’OMC bien au contraire. Abbas (2006) montre ainsi la fin des stratégies collectives de négociation en raison des divergences d’intérêts entre groupes de pays (grandes puissances, pays les moins avancés, nouveaux pays industriels…) qui explique qu’aucune conférence n’ait pu aboutir.
L’OMC dispose par ailleurs d’un Organe de règlement des différends : si un Etat membre enfreint les règles du commerce mondial, l’ORD peut être saisi pour condamner ce pays et autoriser des mesures compensatoires. Ex : conflit Airbus-Boeing. On peut noter que la Cnuced suit le règlement des différends entre investisseurs et Etats en raison des 2 654 accords internationaux adoptés en la matière avec une forte hausse des conflits.
Économie politique de l’organisation des échanges internationaux
Alors que les capitaux, les biens et les marchandises circulent aisément, on soulignera que les flux de personnes (migrations) qui avaient notamment caractérisé la première mondialisation de sont fortement réduits en particulier par la fermeture de l’accès aux pays développés. Les discussions théoriques et empiriques sur l’impact des délocalisations traduit la difficulté à mesurer et comprendre l’impact de la mondialisation en termes d’emploi. Bhagwati & Blinder (2009) décrivent bien l’intensité de ce débat au tournant du siècle aux USA qu’il faut relier à la question des inégalités et aux théories du commerce international.
Il faut certainement suivre la démarche de Rodrik (2012) qui décrit le trilemme qui découle de la mondialisation économique : un pays ne peut pas combiner l’intégration des marchés, la souveraineté nationale et la démocratie. Il est nécessaire pour chaque gouvernement d’arbitrer et de renoncer à un des aspects.
Conclusion
Grande difficulté de négocier multilatéralement. D’où une focalisation du débat sur les multinationales.
Repères bibliographiques
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ACEMOGLU, Daron & ROBINSON, James : Prospérité, puissance et pauvreté Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres, Markus Haller, 2012, traduit en 2015
BHAGWATI, Jagdish & BLINDER, Alan : Offshoring of American Jobs What Response from U.S. Economic Policy ?, MIT Press, 2009
CNUCED, Rapport sur l’investissement dans le monde, 2020
https://unctad.org/system/files/official-document/wir2020_overview_fr.pdf
DUNNING, John : Explaining international production, Harper Collins, 1988
FONTAGNÉ, Lionel & LORENZI, Jean-Hervé : Désindustrialisation et délocalisations, La Documentation Française, 2005
https://www.cae-eco.fr/Desindustrialisation-delocalisations
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https://www.persee.fr/doc/reco_0035-2764_1968_num_19_6_407842
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MADDISON, Angus : L’Economie mondiale Une perspective millénaire, OCDE, 2001
MICHALET, Charles-Albert : Le capitalisme mondial, Puf, 1976
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MUCCHIELLI, Jean-Louis : Multinationales et mondialisation, Seuil, 1998
MUNDELL, Robert : « International trade and factor mobility », American Economic Review, 1957
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