L’ouverture aux échanges a des conséquences économiques
Le commerce international se traduit par une modification de la répartition des richesses à l’intérieur des pays.
Ricardo constate que les facteurs de production permettent d’obtenir une rémunération : capital = profit ; travail = salaire ; terre = rente. Quand la population augmente, il faut produire plus de produits agricoles. Comme on met en culture des terres moins productives (loi des rendements décroissants), le prix des cultures augmente et la rente aussi. Pour Ricardo, la somme des facteurs est constante : le profit va donc baisser. Il faut donc s’ouvrir au commerce international pour importer moins cher et restaurer les profits. Débat sur les « corn laws ». Mais analyse dans le cadre d’une économie stationnaire.
Aujourd’hui l’approche dominante est celle d’un intérêt fort à l’ouverture au commerce international, car il permet la diffusion des technologies à l’échelle du monde, Eaton & Kortum (1999) et la disponibilité des produits sur tous les marchés, Eaton & Kortum (2002).
Le commerce international débouche en principe sur une égalisation des prix
C’est le prolongement du cadre de la théorie factorielle.
Avec le théorème de Stolper-Samuelson (1941) la rémunération réelle du facteur de production utilisé intensivement dans la production du bien exporté est supérieure à ce qu’elle serait en autarcie. Les propriétaires du facteur abondant gagnent à l’échange, pas ceux qui détiennent le facteur rare. Le gain à l’échange est donc positif dans l’ensemble mais inégalement réparti. D’où une volonté de protection…
Le théorème Hecksher-Ohlin-Samuelson (1949) montre qu’au niveau mondial, le prix des facteurs de production a tendance à s’égaliser. Mais comme les technologies diffèrent entre les pays, les prix des facteurs sont différents. De plus, il existe des barrières à l’échange (naturelles et artificielles) qui freinent l’égalisation des prix.
Enfin, le théorème de Rybczynski (1955) prévoit que la croissance d’un facteur de production abondant va renforcer la spécialisation, puisque la production du bien intensif augmente au détriment de celle de bien dans l’autre facteur. Mais en concurrence imparfaite, comme les pays ont des dotations similaires, les effets sur la répartition sont moindres.
Q : quelle doit être la politique commerciale d’un pays ?
Libre-échange et protectionnisme
Le libre-échange est l’ouverture des pays aux échanges internationaux. Le protectionnisme est mis en place par un Etat qui veut réduire ses importations.
En concurrence parfaite
Tous les pays ont un gain à l’échange international. Le libre-échange produit globalement et individuellement plus qu’en autarcie. C’est la répartition des richesses à l’intérieur du pays qui pose problème : Grandmont et McFadden (1972) montrent qu’il suffit d’établir un transfert forfaitaire à l’intérieur de chaque pays pour que tout le monde y gagne.
On constate qu’un petit groupe de détenteurs de facteurs de production s’organise plus efficacement pour faire pression, Olson (1982). D’où protection du facteur rare. C’est donc le rôle de l’Etat de prendre en compte le bien être collectif et de déterminer les agents les plus touchés.
En concurrence imparfaite
Graham (1923) montre que l’échange international entraîne un gain très important grâce aux rendements d’échelle croissants. Mais les gains peuvent aussi être inégalement répartis entre les pays. Certains pays gagnent à l’échange et d’autres y perdent.
Or, il n’existe aucune institution de redistribution à l’échelle internationale. Cela repose donc sur un engagement des Etats. Plusieurs facteurs entrent en considération : la crédibilité, le pouvoir… qui peut expliquer l’évolution des institutions de régulation des échanges.
La théorie des jeux montre qu’un pays qui perd à l’échange n’a pas intérêt à participer au commerce international. D’où l’argument développé par Lipsey & Lancaster (1956) du « second best » : puisque l’économie n’est pas en situation de concurrence parfaite, l’Etat peut mettre en œuvre une nouvelle distorsion qui compense l’imperfection initiale.
Les droits de douane et les quotas
Les droits de douane consistent à taxer les importations pour en augmenter le prix sur le territoire national. Les quotas sont des restrictions quantitatives aux échanges.
En concurrence parfaite
Les restrictions aux échanges permettent aux producteurs nationaux de vendre à un prix plus élevé qu’auparavant. Les profits augmentent. L’État accroît également ses recettes fiscales pour un droit de douane. L’importateur exclusif (sous licence) augmente son revenu en cas de quota. Ce sont les consommateurs qui perdent : ils payent un prix plus élevé.
Il y a une perte globale car l’inefficience des producteurs n’est pas compensée par la consommation nationale.
En concurrence imparfaite
Les prix intérieurs sont différents des prix mondiaux. Les conséquences sont identiques en termes de répartition des gains et de pertes entre agents. De plus, il existe une différence entre grands et petits pays : les grands peuvent influencer le prix mondial. Les petits pays ont intérêt à se protéger car les grands pays importateurs peuvent mettre en place des mesures protectionnistes pour faire baisser les prix.
On peut construire un dilemme du prisonnier : deux pays choisissent entre libre-échange et protectionnisme en ayant intérêt à se protéger (équilibre de Nash). Ils ont donc intérêt à mettre en place une institution garantissant le libre-échange.
Mais si on considère un jeu avec de nombreux participants, il faut prendre en compte l’existence de coalitions : certains pays vont coopérer pour obtenir des avantages.
Les subventions à l’exportation
On paie un producteur national pour qu’il vende à l’étranger.
En concurrence parfaite
Les pays n’ont jamais intérêt à accorder de subvention : la perte des consommateurs nationaux est toujours supérieure aux gains des producteurs nationaux et des consommateurs étrangers. La subvention finance le bien être des consommateurs étrangers.
Pourtant l’histoire économique a montré que les pays ont régulièrement procédé à des méthodes protectionnistes et en particulier les pays riches lors de leur développement, Bairoch (1993). Chang (2003) insiste sur les conséquences politiques actuelles du décalage entre le discours théorique favorable au libre-échange et les pratiques concrètes du développement soutenu par les États qui est aujourd’hui refusé aux pays pauvres.
Un des arguments avancés pour justifier la défense de producteurs nationaux est celui de l’industrie naissante, List (1857). L’Allemagne qui mettait en place une union douanière n’aurait pas pu faire face à la concurrence étrangère sans un soutien initial à ses industries.
En concurrence imparfaite
Il peut y avoir des échecs de marché : des externalités positives (ex : production de connaissances) ne sont pas rémunérées. On peut donc subventionner les entreprises.
Mais les entreprises ont une incitation à tricher pour maximiser leurs ressources. Il faut donc que les externalités positives soient limitées au territoire national pour éviter le phénomène de passager clandestin international.
C’est ainsi qu’a été développée la notion de politique commerciale stratégique, qui consiste à coordonner les subventions à l’intérieur d’un marché. Brander & Spencer (1985) considèrent que le monde est en situation oligopolistique. Deux entreprises ont le choix entre produire ou ne pas produire (duopole Boeing/Airbus). Si une seule entreprise produit, le monopole lui assure des gains très élevés. Si aucune ne produit, le gain existe mais est faible car les ressources sont réaffectées. Ce sont les deux équilibres possibles et le premier à produire l’emporte.
Mais si le gouvernement subventionne une entreprise, celle-ci est incitée à produire et elle emporte le marché. Sauf si l’autre gouvernement mène la même politique… qu’il est ainsi à mettre en place et qui se traduit par des pertes élevées au niveau mondial.
Si on considère que Boeing a toujours intérêt à produire (premier arrivé, meilleure technologie, réseaux…), Airbus est incité à négocier une subvention à la recherche et développement. On débouche alors sur un nouvel équilibre où chaque entreprise a intérêt à produire. La subvention coûte donc cher et donne le même résultat que le cas où il n’y a pas de production.
Tout ce raisonnement découle des gains associés au jeu, or ce qui est déterminant c’est l’intérêt stratégique (emploi, souveraineté technologique) comme ont pu le montrer les travaux de Dani Rodrik. Les pays qui ont obtenu les meilleurs résultats économiques n’ont pas suivi les préceptes de l’orthodoxie économique, Rodrik (2008). Ils ont suivi des stratégies pragmatiques de soutien. Il faut donc combiner les aspects économiques et politiques pour éviter les solutions simplistes de ces deux sciences : libéralisme total ou nationalisme populiste, Rodrik (2018).
Conclusion
Les travaux de Jagdish Bhagwati permettent également de comprendre la dimension politique du commerce international. Pour étudier le protectionnisme, le raisonnement économique n’est pas suffisant : il faut prendre en compte les idéologies et les intérêts, Bhagwati (1988). On mobilise deux grands types d’arguments : protéger l’économie nationale d’une part (industrie naissante ou déclinante, recette fiscale, mais cela ne fonctionne pas pour l’emploi) ; gérer les relations avec l’extérieur d’autre part (représailles ou indépendance nationale). Même raisonnement en faveur du libre-échange, Bhagwati (2002) puis en faveur de la mondialisation en rappelant les gains globaux à l’échange d’une politique commerciale bien conduite, Bhagwati (2004).
Références
BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993, traduit en 1994
BHAGWATI, Jagdish : Protectionnisme, Dunod, 1988, traduit en 1990
BHAGWATI, Jagdish : Éloge du libre échange, Editions d’organisation, 2002, traduit en 2005
BHAGWATI, Jagdish : Plaidoyer pour la mondialisation, Odile Jacob, 2004, traduit en 2010
BRANDER, James & SPENCER, Barbara : « Export Subsidies and International Market Share Rivalry », Journal of International Economics, 1985
CHANG, Ha-Joon : Kicking away the ladder, Anthem Press, 2003
EATON, Jonathan & KORTUM, Samuel : « International technology diffusion: theory and measurement », International Economic Review, 1999
EATON, Jonathan & KORTUM, Samuel : « Technology, geography and trade », Econometrica, 2002
GRAHAM, Frank : « Some aspects of production further considered », Quarterly Journal of Economics, 1923
GRANDMONT, Jean-Michel & McFADDEN, Daniel : « A technical note on classical gains from trade », Journal of International Economics, 1972
LIPSEY, Richard & LANCASTER, Kelvin : « The general theory of second best », Review of Economic Studies, 1956
LIST, Friedrich : Système national d’économie politique, Gallimard, 1857, traduit en 1998
OLSON, Mancur : Grandeur et décadence des nations, Bonnel, 1982
RICARDO, David : Essai sur l’influence d’un bas prix du blé sur les profits, Economica, 1815
RICARDO, David : Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Flammarion, 1817
RODRIK, Dani : Nations et mondialisation, La Découverte, 2008
RODRIK, Dani : La mondialisation sur la sellette, De Boeck, 2018
RYBCZYNSKI, Tadeusz : « Dotation de facteurs et prix relatifs des biens », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1955
SAMUELSON, Paul : « Nouvel examen de l’égalisation internationale du prix des facteurs », Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1949
STOLPER, Wolfgang & SAMUELSON, Paul : « Protection et rémunérations réelles », in Échange international et croissance, LASSUDRIE-DUCHENE, Bernard (dir.), Economica, 1941