John Maynard KEYNES (1883-1946) est à l’origine d’un profond renouvellement de la pensée économique : on parle de révolution keynésienne. Elève de Marshall, Keynes a mené plusieurs carrières : haut fonctionnaire, universitaire, financier et écrivain.
Personnalité ouverte à d’autres horizons : culture, philosophie, science… Son analyse est très marquée par le contexte de la crise des années 1930.
Q : pourquoi Keynes a proposé la bonne théorie au bon moment ?
Les fondements de l’économie keynésienne
Keynes va s’intéresser à des problèmes économiques de son temps.
La première guerre mondiale
Keynes se fait remarquer par son analyse des conséquences économiques de la première guerre mondiale : en 1919 il critique les conditions du règlement du conflit qui imposent de fortes réparations financières aux allemands. Le traité de Versailles va ruiner l’Allemagne et nuire à l’équilibre économique européen.
La monnaie
Ses recherches portent tout d’abord sur la question de la monnaie : jusqu’ici la théorie économique a toujours considéré la monnaie comme neutre (ce n’est que l’intermédiaire des échanges), Keynes estime que cela décrit mal les phénomènes monétaires.
Dans la Réforme monétaire (1923) il remet en question la vision classique de la monnaie : l’inflation n’est pas uniquement liée à la quantité de monnaie en circulation dans l’économie, elle dépend également du cycle économique. Les agents demandent plus de monnaie en période de croissance, ce qui accroît les prix à court terme alors qu’en période de récession, ils veulent posséder moins d’encaisses ce qui favorise la déflation.
Dans A treatise on money (1930) Keynes cherche à comprendre et à expliquer les fluctuations cycliques en passant par une théorie du mouvement des prix.
Pour Keynes, les mouvements cycliques dépendent des fluctuations des profits. Il faut donc analyser les écarts entre les prix et les coûts.
Keynes distingue entre deux types de biens : les biens de consommation et les biens d’investissement.
Il prend en compte le revenu (rémunération des facteurs de production), les profits (différence entre coût de production et recettes), l’épargne (part du revenu non consommée) et l’investissement (accroissement du capital pendant une période).
Selon Keynes, c’est le taux de profit qui explique que les entreprises investissent ou non : s’il dépasse le taux d’intérêt. Mais il remarque qu’une approche dynamique du profit suggère une surréaction des entreprises : l’augmentation du profit pousse les entreprises à investir beaucoup ; sa baisse les pousse à réduire fortement leurs dépenses. C’est une ébauche du mécanisme multiplicateur.
Philosophie économique
Dans ses Essais de persuasion (1931) il développe sa philosophie sociale : son approche de l’économie a pour but essentiel d’améliorer le système capitaliste (ni conservatisme, ni travaillisme) ; il prône le développement de la connaissance économique ; il critique certaines politiques (l’obsession financière de la City notamment)…
Ses œuvres forment les fondements d’une pensée qu’il va systématiser en 1936.
La Théorie générale de l’emploi de l’intérêt et de la monnaie
Livre fondateur d’une manière totalement différente de concevoir l’économie.
Une nouvelle approche
C’est dans ce livre qu’il opère réellement la révolution keynésienne en modifiant de fond en comble l’approche économique :
- au lieu de focaliser sur l’équilibre de long terme, il analyse l’économie dans le court terme ;
- au lieu de raisonner simplement sur les agents, il propose une réflexion d’ensemble sur l’économie (la macroéconomie) ;
- au lieu de considérer l’information comme parfaite, il pense que les agents sont dans l’incertitude.
De nouveaux concepts
L’apport de Keynes vise plusieurs notions essentielles :
- la demande effective est le point de départ de l’analyse : elle fonde les anticipations ;
- les prix et les salaires ne s’ajustent pas rapidement : ils sont rigides ;
- l’épargne est un résidu de la consommation : elle n’est pas forcément investie ;
- la propension marginale à consommer diminue avec le revenu ;
- le chômage est involontaire : il découle d’une insuffisance de la demande effective ;
- un équilibre de sous emploi est possible ;
- la monnaie influence l’économie réelle : les agents possèdent de l’argent pour spéculer ;
- l’Etat peut intervenir pour relancer l’investissement ;
- l’investissement a un effet multiplicateur sur l’économie.
Ouvrage novateur dans sa volonté d’intégrer l’ensemble des questions économiques.
Les prolongements de l’économie keynésienne
Après la publication de son œuvre clé, la pensée keynésienne a pris plusieurs directions.
Keynes après la Théorie générale
Il s’efforce de défendre ses idées dans des controverses : il s’oppose par exemple à Hayek, qui considère que l’action de l’Etat sur l’économie modifie l’équilibre monétaire et engendre des cycles.
Keynes conseille le gouvernement britannique pour mener la guerre : lutte contre l’inflation tout en visant la justice sociale.
Keynes critique la politique monétaire de l’étalon or : le fait de fixer la valeur de la monnaie en fonction du stock d’or détenu par un pays. Il s’oppose aux accords de Breton Woods, qui consacreront le rôle du dollar et de l’or dans le système monétaire international.
La synthèse
Certains auteurs cherchent à réconcilier l’approche keynésienne avec la théorie classique.
Hicks (1937) montre que l’on peut analyser l’équilibre économique en combinant les marchés des biens et services et de la monnaie : c’est le schéma IS LM (Investissement Epargne Liquidité Offre de monnaie). Le circuit keynésien est intégré à l’approche basée sur le marché.
Patinkin (1956) considère que l’approche keynésienne n’est qu’un cas particulier de l’économie de marché : si on considère les marchés des biens et services, de la monnaie et du travail simultanément, l’équilibre du marché ne peut être obtenu qu’en réduisant les rigidités.
Phillips (1958) montre que l’approche keynésienne reliée à l’approche classique induit une relation entre inflation et chômage : le niveau des prix dépend du marché du travail, plus le chômage augmente plus la progression des salaires diminue. La politique économique consiste à arbitrer entre chômage et inflation.
Samuelson prolongera l’analyse du multiplicateur et Solow introduira la théorie de la croissance : la révolution keynésienne sert à faire progresser l’économie classique.
Les post keynésiens
Rejettent la synthèse, souhaitent prolonger l’approche keynésienne sur ses propres fondements. Mais grands penseurs sans réelle unité.
Shackle (1949) prolonge Keynes dans son analyse de l’incertitude : le niveau de l’emploi dépend des anticipations de long terme des investisseurs. Or ces anticipations sont essentiellement subjectives.
Minsky (1975) insiste sur l’instabilité financière et son rôle dans le déclenchement des crises.
Robinson met en valeur le rôle de la concurrence monopolistique dans la répartition des revenus : une entreprise qui peut différencier ses produits est en situation de concurrence imparfaite, le raisonnement néoclassique ne peut s’appliquer.
Kalecki (1954) part de la concurrence monopolistique pour en décrire les effets macroéconomiques : la concentration et les monopoles vont modifier la formation des prix. Ils sont fixés en fonction de la demande et d’un taux de marge, avec un effet multiplicateur de l’investissement, ce qui peut créer une dynamique de chômage.
Pour Kaldor (1961) le comportement d’épargne des capitalistes fluctue : les profits dépendent de décisions d’investissement (passées) alors que les salariés dépensent leurs revenus (présents). Ce décalage peut nuire à la croissance car les capitalistes épargnent plus leurs revenus que les salariés, ce qui entraînera une réduction de l’emploi.
Robinson prolonge cette analyse en montrant que l’incertitude sur le taux d’accumulation et le taux de profit peut conduire à un décalage : si le taux d’accumulation désiré ne correspond pas au taux d’accumulation réalisé. Dans ce cas le taux de profit atteint est inférieur aux anticipations et conduit les entreprises à réduire l’emploi.
Conclusion
Intérêt du keynésianisme : le goût de la controverse, le refus des explications simplistes. Mais peu de rapport entre Keynes et keynésiens.
De plus la notion de « révolution » semble assez faible à côté des analyses de Marx ou Schumpeter.
Références
HICKS, John : Mr Keynes and the classics, Econometrica, 1937
KALDOR, Nicholas : « Accumulation du capital et croissance économique », in ABRAHAM-FROIS, Gilbert dir., Problématiques de la croissance, Economica, 1961
KALECKI, Michal : Théorie de la dynamique économique, Gauthiers Villars, 1954
KEYNES, John Maynard : Les conséquences économiques de la paix, Gallimard, 1919
KEYNES, John Maynard : La réforme monétaire, Editions du sagittaire, 1923
KEYNES, John Maynard : A treatise on money, MacMillan, 1930
KEYNES, John Maynard : Essais de persuasion, Gallimard, 1931
KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936
KEYNES, John Maynard : Comment payer la guerre, L’Harmattan, 1940
KEYNES, John Maynard : La pauvreté dans l’abondance, Gallimard, 2002
PANTINKIN, Don : La monnaie, l’intérêt et les prix, Puf , 1956
PHILLIPS, Alban : The relation between unemployment and the rate of change of money wage rates in the United Kingdom, Economica , 1958
MINSKY, Hyman : John Maynard Keynes, Mc Graw Hill, 1975
SHACKLE, George : Expectations in economics, Cambridge University Press, 1949
ROBINSON, Joan : L’économie de la concurrence imparfaite, Dunod, 1933
ROBINSON, Joan : Essays in the theory of economic growth, MacMillan, 1962
SAMUELSON, Paul : Les fondements de l’analyse économique, Dunod, 1947
SOLOW, Robert : Théorie de la croissance économique, Armand Colin, 1970