La pensée économique contemporaine

Face à une crise économique marquée par le chômage et l’inflation on assiste au retour en force de problématiques essentielles en économie : les anticipations et la politique monétaire d’une part et les institutions socio-économiques de l’autre.

Un courant de pensée d’origine libérale va proposer une explication d’ensemble de la crise : le « monétarisme » suppose une révolution économique, voire une contre-révolution pour montrer l’opposition frontale avec le keynésianisme, Brunner (1968).

Un courant d’origine française va également analyser la crise et ses conséquences : la « Théorie de la Régulation » regroupe un ensemble de recherches inspirées par Marx et Keynes pour montrer que les dynamiques économiques sont variables dans le temps et dans l’espace et découlent des institutions sociales adoptées, Boyer (2015).

Le monétarisme

C’est une approche macroéconomique développée par Milton Friedman (1912-2006). Il distingue en 1953 l’économie positive qui décrit la réalité des choses et l’économie normative qui vise à proposer des améliorations. La science économique est positive car elle consiste à élaborer des théories selon des hypothèses qui peuvent être vérifiées (validées). Une théorie est efficace si ses prédictions se réalisent. Dans un second temps, les prédictions peuvent servir de base aux décisions politiques.

La macroéconomie monétariste

Friedman (1957) considère que la théorie keynésienne de la consommation n’est pas valable sur longue période car il existe une consommation permanente qui n’est liée qu’au revenu permanent, et une consommation transitoire liée aux chocs. Ces deux aspects ne sont pas liés entre eux. C’est pourquoi une politique de relance de la demande (keynésienne) ne modifie la consommation qu’à court terme, elle n’agit que sur la consommation transitoire.

Les agents suivent un processus d’anticipations adaptatives : le revenu transitoire n’est pas entièrement consommé, il est lissé sur une période de temps. Ce qui rend inefficace la politique de relance. Pour Friedman cela invalide la théorie du multiplicateur d’investissement : la fonction de consommation monétariste a une composante autonome beaucoup plus importante que la fonction de consommation keynésienne.

Friedman critique également la relation de Phillips entre inflation et chômage qui suggère qu’un arbitrage est possible dans le cadre d’une politique keynésienne. La stagflation des années 1970 invalide cette approche car elle ne prend pas en compte le taux de chômage naturel : niveau de chômage d’une économie en équilibre, en dessous duquel il n’est pas possible de descendre. Une politique de relance keynésienne va seulement accroître l’inflation et réduire les salaires réels. Le chômage dépend des caractéristiques structurelles de l’économie et des préférences des agents et une politique économique ne modifie pas cet état de fait.

Les salariés vont demander une augmentation pour se procurer les biens au prix plus élevé. Par un phénomène d’anticipation adaptative, les agents prennent en compte l’inflation : ce qui annule les effets positifs en termes d’emploi. Par contre, une inflation accélérée demeure. Dès lors, seule une inflation non anticipée peut avoir un effet sur le chômage.

L’économie monétaire et financière monétariste

Friedman (1956) défend la théorie quantitative de la monnaie : la monnaie est un actif patrimonial pour les ménages et un capital pour les entreprises. C’est un moyen de détenir de la richesse (ménages) et c’est une source de services productifs (entreprises). La demande de monnaie dépend de 3 facteurs : la richesse totale composée de différents actifs (dont la monnaie) ; les prix et les rendements des actifs ; les goûts et les préférences des agents.

Par conséquent, la demande de monnaie sera d’autant plus élevée que le niveau de revenu (permanent) est élevé, que le rendement des autres actifs (biens de consommation, de production, actions, obligations) est bas, que le taux d’inflation anticipé est faible et que le niveau des prix est élevé. Et réciproquement.

Ainsi, toute variation de la quantité de monnaie affecte le niveau général des prix. La monnaie n’est pas neutre à court terme, mais elle le redevient à long terme. Selon Friedman, le rôle des autorités monétaires consiste à créer de la monnaie en fonction des besoins de l’économie et pas à utiliser la politique monétaire pour une relance.

Friedman & Schwartz confirmeront la théorie par des analyses historiques sur les USA (1963) et le Royaume Uni (1982) : les cycles économiques sont fortement influencés par la quantité de monnaie en circulation. Il propose ainsi une explication exclusivement monétaire de la crise de 1929. Cette analyse fera l’objet d’une critique sévère des post-keynésiens comme renoncement à l’action politique, Kaldor (1981).

Enfin, Friedman est favorable au système de taux de change flexibles (flottants), librement déterminé par le jeu du marché des changes. Il estime que c’est la meilleure solution économique possible. C’est par le jeu du marché que sera fixé le prix d’équilibre. Cela permet un ajustement des demandes de devises par le biais des importations et des exportations : la baisse du taux de change favorise les exportations et pénalise les importations, ce qui permet de rétablir l’équilibre. De plus, les mouvements de change sont contrebalancés par la spéculation : une baisse de taux sera suivie d’une hausse anticipée. Les spéculateurs favorisent donc le retour à l’équilibre.

Selon Friedman un système de changes fixes comporte plusieurs inconvénients : les difficultés de paiement sont problématiques à résoudre (elles aggravent les crises car les changements de parité doivent être négociés) ; la spéculation est déstabilisatrice (elle amplifie les variations de taux de change) ; les politiques économiques sont contraintes. Son analyse explique bien les échecs du système de Bretton Woods.

La Théorie de la régulation

La Théorie de la Régulation prolonge l’historicisme allemand qui s’opposait à l’école néo-classique et à la révolution marginaliste : l’économie dépend d’un contexte social et historique donné. Elle s’inspire également de l’économie institutionnaliste développée par Veblen notamment et met en avant l’importance des règles sociales et des habitudes collectives. Elle propose donc un appareil analytique commun pour théoriser les régulations économiques mais avec des concepts qui varient parfois en fonction des auteurs.

Les concepts fondamentaux

Les « modes de production » et le « régime d’accumulation » sont les rapports sociaux déterminés par l’organisation du travail (comme pour Marx). Ils mettent en valeur les relations entre les rapports sociaux et l’organisation économique.

Un mode de production correspond à toute forme spécifique des rapports de production et d’échange. Ex : le rapport d’échange sous forme marchande où la monnaie joue un rôle essentiel dans les rapports sociaux (marchandisation). Ex : la séparation entre producteurs et moyens de production qui entraîne le développement du rapport salarial. Ex : la valeur d’échange prime sur la valeur d’usage.

Le régime d’accumulation correspond à l’ensemble des régularités assurant une progression générale et cohérente de l’accumulation du capital. Ex : le fordisme qui associe production et consommation de masse pendant l’âge d’or de la croissance, Billaudot (2001).

Les « formes institutionnelles » et la « régulation » découlent d’un régime d’accumulation, ce sont les moyens d’en garantir la cohérence. Ainsi l’ouvrage fondateur du courant, Aglietta (1976) étudie par exemple les formes institutionnelles des USA : le marché du travail est très concurrentiel, l’immigration est forte. Cela fournit une armée industrielle de réserve. Mais des crises de débouchés persistent. Après la seconde guerre mondiale, les salaires sont déconnectés de l’activité économique réelle.

On distingue cinq formes institutionnelles : la contrainte monétaire (rapport social qui institue les sujets marchands) ainsi Boyer & Mistral (1978) montrent comment les hausses de prix découlent des conflits autour des augmentations de salaires ; le rapport salarial (mise en relation mutuelle entre différents types d’organisation du travail, de modes de vie et de modalités de reproduction des salariés) Reynaud (2004)  décrit par exemple la manière dont la formation des salaires, les négociations sur le temps de travail sont liées à des choix sociaux comme les loisirs ou la consommation ; les formes de la concurrence (mode de formation des prix concurrentiel ou monopoliste) ; la nature de l’Etat (lutte entre groupes d’intérêts pour le pouvoir) Delorme & André (1983) décrivent ainsi le développement progressif de l’interventionnisme économique dans des domaines de plus en plus variés ; l’insertion dans le régime international (ouverture aux échanges commerciaux).

Le mode de régulation accorde les comportements individuels et collectifs avec le régime d’accumulation pour maintenir la cohérence. C’est donc un ensemble de procédures ayant trois caractéristiques : reproduire les rapports sociaux fondamentaux ; soutenir le régime d’accumulation en vigueur ; assurer la cohérence des décisions.

La théorie des crises

La théorie de la régulation propose une explication des mécanismes de crise à partir d’une typologie des crises économiques.

  • Les « perturbations externes » sont des phénomènes mineurs pour l’école de la régulation : ces crises sont datées et localisées. Elles sont extérieures au régime d’accumulation. Ex : mauvaise récolte.
  • Les « crises cycliques » sont des phénomènes normaux et périodiques. Elles ne concernent ni la régulation ni le régime d’accumulation. Elles sont liées aux cycles de développement du capitalisme. Ex : insuffisance de la demande.
  • Les « crises du mode de régulation » sont une mise en cause des mécanismes qui assurent la compatibilité des différents éléments d’un régime d’accumulation. Ex : conflits sociaux pour le partage de la valeur ajoutée.
  • Les « crises du régime d’accumulation » supposent que le mode de développement d’un régime d’accumulation est nécessairement limité dans le temps car il repose sur des régularités (les formes institutionnelles). La reproduction du système économique va connaître des blocages du fait de ses contradictions. Ex : le fordisme reposait sur une organisation de la production, un partage de la valeur ajoutée et une demande sociale spécifiques.
  • La « crise du mode de production » correspond à une crise du capitalisme. C’est un phénomène majeur et rare où la crise découle de contradictions qui ne sont plus soutenables. Ex : passage du féodalisme au capitalisme, révolution industrielle.

Cette typologie fournit une grille de lecture de l’histoire des crises. Elle permet d’expliquer et comprendre des faits contemporains : de la crise pétrolière (perturbation) à l’effondrement soviétique (mode de production) en passant par la crise japonaise (régime d’accumulation).

La Théorie de la Régulation remet également en question les évolutions récentes des dynamiques économiques. Ainsi la « nouvelle économie » basée sur les technologies de l’information n’apparaît pas comme un nouveau mode de régulation qui va assurer la croissance, mais n’est qu’une configuration institutionnelle parmi d’autres. Boyer (2004) critique l’optimisme économique qui considère que le numérique ou les biotechnologies vont devenir les sources d’une nouvelle phase de croissance économique générale et partagée pour le monde entier. De même, la libéralisation financière qui s’est développée à partir de la crise des années 1970 déstabilise les régimes d’accumulation : la finance de marché ne propose pas de nouveau mode de régulation et l’instabilité qui en découle est un facteur de propagation des crises, Aglietta &  Rebérioux (2004). Ainsi on constate que de nombreux scandales sont liés au développement du capitalisme financier, puisque la gestion dans l’intérêt des actionnaires nuit au bon contrôle des dirigeants et favorise des phénomènes de spéculation qui ne créent pas de richesses, Lordon (2009).

Conclusion

Ces deux approches sont emblématiques des évolutions de la pensée économique où des explications analytiques ou socio-historiques peuvent décrire des phénomènes de manière complémentaire mais sans lien apparent.

Références bibliographiques

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