Politique

Une science de la politique ?

La politique est un domaine difficile à isoler en sciences sociales. L’étude de l’organisation des rapports humains en société, l’analyse des personnes qui détiennent le pouvoir, relève à part entière des sciences politiques (souvent en parallèle avec le droit constitutionnel). Mais cette approche est complétée par certains travaux d’économie et les aspects politiques se retrouvent dans l’œuvre de certains sociologues (de Durkheim à Touraine en passant par Bourdieu).

Par conséquent, c’est un domaine difficile à définir : n’est-ce que la science de l’Etat, celle des comportements politiques, de la domination… ? Il n’existe pas réellement d’unité théorique. La politique reste un phénomène situé historiquement et géographiquement : c’est notamment un des problèmes fondamentaux des sociétés modernes occidentales. Ex : les liens entre richesse et démocratie.

Les objets politiques

L’étude de la politique permet d’éclairer des phénomènes sociaux essentiels.

C’est le cas par exemple des révolutions sociales. Tilly (1970) étudie ainsi la contre-révolution en Vendée et cherche à comprendre pourquoi certains habitants ont accepté le nouveau régime alors que d’autres se sont soulevés contre. Le facteur déterminant du phénomène révolutionnaire, selon lui, est l’existence d’une alliance objective entre les paysans et les bourgeois des villes pour des raisons commerciales. Cette absence de relations en Vendée repose sur des conflits fonciers : les paysans interprètent donc la révolution comme une atteinte à leur communauté. Il faut donc expliquer la mobilisation collective qui découle de facteurs politiques.

La politique permet aussi d’analyser les formes prises par l’Etat. Badie & Birnbaum (1979) considèrent que l’Etat moderne n’est ni le résultat d’un processus universel de modernisation, ni la conséquence du développement du capitalisme. C’est une invention historique qui offre une solution politique pour s’imposer face aux féodalités. Les pays les moins étatisés sont passés sans conflits de l’économie rurale au capitalisme. Les auteurs soulignent le rôle essentiel du pouvoir spirituel : les religions qui dissocient les pouvoirs politique et spirituel ont favorisé l’invention du concept d’Etat par opposition à l’église.

Enfin la politique étudie l’origine des démocraties et des dictatures. Hermet (1986) montre ainsi que les processus qui mènent à la démocratie ou à la dictature découlent du comportement des élites. Celles-ci arbitrent entre deux choix antagonistes : conserver le pouvoir ou obtenir du pouvoir. Les élites mettent donc en œuvre trois stratégies politiques : la dynamique démocratique représentative (participer pour conquérir le pouvoir), le clientélisme (financer pour obtenir des avantages) ou la perversion du libéralisme (ex: populisme, nationalisme…).

Q : peut-on concevoir une société sans politique ?

Le comportement électoral

La vie politique est une lutte pour l’exercice du pouvoir légitime. Dans les sociétés occidentales : elle découle d’un affrontement partisan.

Les déterminants sociaux et historiques du comportement électoral

Siegfried (1913) étudie la géographie électorale et montre que certaines régions ont des préférences marquées en fonction de plusieurs variables : le degré d’intervention de l’État, la place de la religion, le niveau de peuplement…

Gaxie (1985) étudie les corrélations entre les facteurs économiques, démographiques, culturels ou religieux et les préférences électorales. Le constat est double : il existe une grande permanence de la distribution des votes en France ; mais les électeurs réagissent également aux discours politiques. Ex : type d’élection, nature des enjeux ou conjoncture…

Les facteurs explicatifs du vote découlent également de l’histoire. Les orientations politiques découlent de grands traumatismes historiques transmis par la mémoire collective, notamment la Révolution française comme le montrent les analyses de l’histoire du suffrage de Rosanvallon (1992).

Enfin, Le Bras & Todd (1981) considèrent que les systèmes anthropologiques sont déterminants pour comprendre le vote : le développement culturel, religieux ou économique… Pour ces auteurs, le facteur essentiel réside dans les structures familiales et de parenté (rôle de la démographie). Les familles communautaires sont plutôt de gauche, les familles nucléaires et autoritaires votent à droite.

La rationalité des électeurs

Quand on analyse le changement des comportements électoraux (entre 1981 et 1984, par exemple, la moitié des électeurs ont modifié leur vote sur une courte période) on ne peut simplement imputer ce comportement à des facteurs sociaux. Dans cette optique la volatilité électorale découle d’un comportement individualiste utilitariste.

Les électeurs sont des acteurs menant des stratégies : ils votent de manière rationnelle afin de maximiser leur utilité. Cependant, ce modèle basé sur le raisonnement économique suppose des hypothèses de comportement fortes (ex : transitivité) et il débouche sur la conclusion paradoxale que le vote ne présente que peu d’intérêt puisque le vote individuel influence peu le résultat.

L’envers de la rationalité s’exprime dans le vote contestataire : Lavau (1981) étudie ainsi le vote communiste en tant qu’expression d’un refus du système politique et d’un mécontentement. Perrineau (1997) pour sa part analyse la montée du vote Front national en France. Il constate une progression du vote FN dans les régions touchées par la crise et la désindustrialisation. Les couches sociales les plus défavorisées sont l’essentiel de l’électorat du FN.

Przeworski (2018) a proposé une approche de synthèse récente qui combine histoire, politique et économie : les élections restent la moins mauvaise des méthodes de sélection des gouvernements. Elles permettent de gérer les conflits en maintenant la paix civile et les libertés… mais voient leur rôle et leur efficacité de plus en plus contestés.

Le pouvoir politique

Le pouvoir pose la question de l’État et de ses structures.

Le concept de pouvoir et la place de l’État

Weber (1922) développe une théorie du pouvoir rationnel : c’est le fait d’imposer un comportement à une personne. Cette capacité de domination découle soit d’une autorité charismatique (des caractéristiques personnelles), soit d’une autorité traditionnelle (des coutumes, de l’ancienneté), soit d’une autorité rationnelle et bureaucratique (des règles générales et efficaces).

Dahl (1961) considère que le système politique est composé d’une multitude de groupes en compétition pour faire prévaloir leurs intérêts. Bien que ces groupes disposent de ressources et d’influences inégales, leur lutte pour le pouvoir découle de leur compétence. De plus, comme leur pouvoir découle d’élections régulières, les dirigeants doivent composer entre eux. C’est la conception pluraliste de la politique. Optique partagée par Aron.

Grémion (1976) montre ainsi qu’un État centralisé comme la France doit tout de même s’appuyer sur les pouvoirs locaux pour mettre en œuvre ses politiques. Le pouvoir central négocie avec les préfets et les notables.

Toutefois, Lindblom (1977) montre l’influence excessive du pouvoir économique dans la compétition politique aux USA. Les travaux de Cagé (2018) montrent ainsi que l’on peut mesurer le prix d’une élection et qu’une régulation semble nécessaire pour éviter la capture de la démocratie par des intérêts privés.

Les politiques publiques et les professionnels de la politique

Thoenig (1973) définit la politique publique comme un programme d’action propre à une ou plusieurs autorités publiques ou gouvernementales. On retrouve ainsi l’idée d’une action rationnelle (la poursuite logique de l’efficacité et l’atteinte d’objectifs réalisables). Aujourd’hui la légitimité de l’action publique est pourtant de plus en plus souvent remise en cause.

Lascoumes & Le Galès (2007) considèrent qu’il vaut mieux étudier les réseaux politiques que d’isoler l’État et la société civile : les décisions publiques découlent d’arrangements entre groupes sociaux (dont l’État).

La politique est animée par deux types de professionnels : les élus et les fonctionnaires. Si on s’intéresse aux dirigeants politiques, on constate que ce sont essentiellement les catégories privilégiées de la population. Gaxie (1973) montre par exemple que les femmes et les ouvriers sont quasiment exclus des postes politiques importants.

Birnbaum (1977) montre pour sa part la concentration des élites au sein de la classe politique dirigeante, tout en notant la transformation du personnel. La IIIe et la IVe Républiques voient apparaître de nouvelles professions au sommet de l’État : les classes moyennes supérieures (avocats, médecins, journalistes…) remplacent les propriétaires fonciers et les industriels, qui sont eux même remplacés par les Hauts fonctionnaires sous la Ve.

Conclusion 

Une tendance récente mais qui existe depuis longtemps, vise à renouveler les processus de décision pour mieux associer les citoyens, Blondiaux (2008). La démocratie participative peut ainsi, en la définissant clairement, devenir une alternative opérationnelle. 

Références

BADIE, Bertrand & BIRNBAUM, Pierre : Sociologie de l’Etat, Grasset, 1979

BIRNBAUM, Pierre : Les sommets de l’Etat, Seuil, 1977

BLONDIAUX, Loïc : Le nouvel esprit de la démocratie, Seuil, 2008

CAGÉ, Julia : Le prix de la démocratie, Fayard, 2018

DAHL, Robert : Qui gouverne ?, Armand Colin, 1961

GAXIE, Daniel : Les professionnels de la politique, Puf, 1973

GAXIE, Daniel (dir.) : Explication du vote, Presses de Sciences Po, 1985

GREMION, Pierre : Le pouvoir périphérique, Seuil, 1976

HERMET, Guy : Sociologie de la construction démocratique, Economica, 1986

LAVAU, Georges : A quoi sert le parti communiste français ?, Fayard, 1981

LASCOUMES, Pierre & LE GALES, Patrick : Sociologie de l’action publique, Armand Colin, 2007

LE BRAS, Hervé & TODD, Emmanuel : L’invention de la France, Hachette, 1981

LINDBLOM, Charles : Politics and markets, Basic Books, 1977

PERRINEAU, Pascal : Le symptôme Le Pen, Fayard, 1997

PRZEWORSKI, Adam : A quoi bon voter ?, Markus Haller, 2018

ROSANVALLON, Pierre : Le sacre du citoyen Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, 1992

SIEGFRIED, André : Tableau politique de la France de l’Ouest, Imprimerie Nationale, 1913

THOENIG, Jean-Claude : L’ère des technocrates, L’Harmattan, 1973

TILLY, Charles : La Vendée, Fayard, 1970

WEBER, Max : Economie et société, Plon, 1922