Le capitalisme, une notion politique
Le capitalisme est un régime économique et social dans lequel les capitaux, source de revenu n’appartiennent pas, en règle générale, à ceux qui les mettent en œuvre par leur propre travail. C’est avant tout un phénomène historique qui apparaît avec la révolution industrielle au XVIIIe siècle. Fernand Braudel (1902-1985) a décrit l’apparition lente de ce phénomène à partir du XVe siècle qui dépasse l’économie de marché.
D’un point de vue économique, c’est un système qui possède des caractéristiques essentielles : la propriété privée des moyens de production (qui suppose l’existence d’un droit de propriété et d’un droit des contrats) et le profit (rémunération du capital).
Utiliser ce terme relève souvent de la polémique : les socialistes critiques ont été parmi les premiers à l’utiliser. Ainsi pour Perroux (1948) : « capitalisme est un mot de combat ». L’idée de combat insiste sur les systèmes qu’il a dépassé tels que le féodalisme ou le communisme. Meiksins-Wood (1999) analyse ainsi le rôle des idées politiques, des rapports sociaux ou de la place de l’État dans la naissance du capitalisme en Angleterre.
On associe généralement « capitalisme » et « économie de marché ». Les deux termes n’ont pourtant pas le même sens : l’économie de marché est en principe capitaliste mais le capitalisme peut être piloté par l’État (ex : URSS). C’est sans doute pour cela que Friedman fait l’analogie entre capitalisme et liberté pour en défendre la supériorité.
Les traditions d’analyse du capitalisme
On retrouve quatre grandes traditions d’étude du capitalisme. Même si elles n’utilisent pas toujours la terminologie, elles en ont renouvelé l’analyse.
Karl Marx (1818-1883) étudie l’accumulation du capital et son impact sur l’exploitation des travailleurs. Par extension, Lénine montre que le capitalisme mène à l’impérialisme : pour augmenter les profits, les pays capitalistes vont en dominer d’autres.
John Maynard Keynes (1883-1946) estime que le système capitaliste peut déboucher sur des situations de déséquilibre durable en particulier du chômage et qu’une intervention de l’Etat est nécessaire pour relancer l’investissement.
Karl Polanyi (1886-1964) décrit de manière anthropologique le passage d’une économie traditionnelle (basée sur des solidarités) à l’économie marchande (basée sur le marché), puis le retour à une économie pilotée par l’Etat (suite à la crise des années 30). L’économie est « encastrée » dans les institutions sociales, elle s’explique par des contextes historiques et culturels donnés.
Joseph Schumpeter (1883-1950) considère que le capitalisme découle d’un processus d’innovation mené par les entrepreneurs. Le profit est la rémunération du risque et explique la dynamique d’ensemble de l’économie (croissance, cycles et crises).
Les traditions économiques semblent donc confirmer l’analyse des historiens. Comme le montre Appleby (2010) le capitalisme est avant tout culturel et ne s’explique pas par une mécanique autonome comme l’illustre son renouvellement en Chine contemporaine.
Q : le capitalisme peut-il être pensé sans conflits ?
La diversité du capitalisme
Plusieurs approches cherchent à combiner analyse économique et spécificité des organisations nationales en prenant appui sur des choix politiques.
Capitalisme contre capitalisme
Michel Albert (1991) considère que suite à l’effondrement du communisme, il n’existe plus 2 modèles économiques concurrents. Seul demeure le capitalisme. Mais en son sein, on peut opposer deux grands modèles : le capitalisme anglo-saxon (« néo-américain ») qui est basé sur la réussite individuelle et le profit financier à court terme ; le capitalisme rhénan qui repose sur le consensus et le souci du long terme.
Pour Albert, le modèle rhénan est plus performant mais le modèle anglo-saxon est plus séduisant. Le choix entre ces deux modèles implique différents types d’assurance sociale, de politique économique, de système éducatif…
Les variétés de capitalisme
Selon Peter Hall & David Soskice (2001) il existe également deux modèles de capitalisme si on prend en compte deux critères essentiels : le fonctionnement du marché du travail et le financement des investissements.
Ils distinguent d’une part les économies libérales de marché (ELM) où les prix et les marchés sont déterminés librement ; le marché du travail est flexible et peu réglementé ; les entreprises trouvent leur financement sur les marchés financiers. On a d’autre part des économies coordonnées de marché (ECM) dans lesquelles les entreprises, les salariés et les investisseurs (essentiellement les banques) s’engagent sur des relations de long terme.
Pour Hall & Soskice, les ECM sont mieux adaptées aux développements industriels alors que les ELM favorisent une économie de services. Le choix entre ces deux modèles influence également la politique économique mais aussi et surtout la manière de gérer la mondialisation.
Les cinq capitalismes
Bruno Amable (2005) fait émerger 5 types de capitalisme en prenant en considération cinq critères institutionnels : la concurrence sur le marché des produits, le marché du travail, l’intermédiation financière, la protection sociale et le secteur éducatif.
- Le modèle néo-libéral : mêmes caractéristiques que les ELM
- Le modèle social-démocrate : forte protection sociale et politiques actives d’emploi
- Le modèle européen-continental : protection de l’emploi et protection sociale
- Le modèle méditerranéen : faible protection sociale et régulation des marchés
- Le modèle asiatique : liens forts entre les grandes entreprises et l’État
Ce qui est primordial pour déterminer la performance économique c’est la complémentarité de ses institutions. Celles-ci sont des constructions historiques socio-politiques, il n’est donc pas concevable que les modèles convergent naturellement.
Les institutions de l’économie
L’analyse économique a progressivement incorporé le rôle du droit et des choix politiques.
La théorie de la régulation
Robert Boyer et Michel Aglietta, notamment, ont montré le rôle central des institutions : ce sont des habitudes sociales qui influencent les comportements collectifs.
Leur approche a dans un premier temps combiné les analyses de Marx et de Keynes en mettant en valeurs divers concepts utiles à la compréhension des économies capitalistes : les modes de production (rapports sociaux de production et d’échange) ; le régime d’accumulation (régularités assurant une progression générale et cohérente de l’accumulation du capital) ; les formes institutionnelles (moyens d’assurer la cohérence d’un régime d’accumulation comme la monnaie, le rapport salarial, la concurrence, la nature de l’État et l’insertion dans le régime international) ; la régulation (interaction entre les comportements et le régime d’accumulation). Ces régimes comportent des contradictions internes qui débouchent sur des crises économiques et remettent en cause le régime d’accumulation.
Cette grille de lecture leur a permis d’étudier les dynamiques de l’évolution économique. C’est le cas par exemple pour la flexicurité. Ce modèle du marché du travail a montré son efficacité en combinant la mobilité, avec des garanties collectives et un dialogue social fort (expérience danoise). Mais en France, le syndicalisme n’est pas aussi puissant. De plus, il suppose deux conditions complémentaires : le contrôle des chômeurs et des politiques actives d’emploi. C’est le cas aussi de l’impact du numérique sur les économies au début du XXe siècle qui ne constituait pas un nouveau mode de régulation capable de garantir la croissance comme la crise de 2001 a pu le montrer.
La nouvelle économie institutionnelle
Elle s’inscrit plus aisément dans le cadre économique traditionnel auquel elle ajoute des hypothèses plus réalistes.
Selon Douglass North (1920-2015) l’économie doit prendre en compte les institutions. Ce sont « les contraintes établies par les hommes qui structurent les interactions humaines ». Ex : les croyances. En effet, les institutions créent des « dépendances de sentier » : elles influencent les performances des économies nationales, les rendant efficaces ou non. Ainsi les droits de propriété sont une institution efficace car ils permettent d’obtenir la croissance.
Cette approche a notamment inspiré la transition économique (passage du communisme à l’économie de marché). Pour Shleifer (2005) la transition en ex-URSS a rendu la Russie « normale ». Les privatisations étaient nécessaires pour établir les institutions du capitalisme et empêcher tout retour en arrière. Mais la transition en Russie a entraîné le chaos (social et économique) car les institutions occidentales ont été transposées telles quelles.
Les analyses d’Oliver Williamson (1932-2020) sur les coûts de transaction relèvent également de la nouvelle économie institutionnelle. Pour rappel sa démarche prolonge la réflexion de Coase sur la nature de la firme afin de se demander comment fonctionnent les échanges concrètement dans une économie de marché.
Selon Williamson les coûts de transaction sont les éléments clés qui permettent de comprendre comment sont allouées toutes les ressources économiques. Il généralise donc et approfondit la démarche qui permet d’expliquer les modes d’organisation choisis. Ces coûts comportent notamment les coûts de l’information (recherche, obtention, traitement…), les coûts de négociation (durée, risque d’échec…) ou les coûts de comportement (fiabilité, confiance, contrôle…). Les coûts de transaction consistent à comparer le choix entre faire appel au marché ou à la « hiérarchie » (l’entreprise) en sélectionnant la solution qui permet de minimiser ces coûts. Ainsi le marché (faire faire) a en principe l’avantage en termes de prix (ex : on peut mettre en concurrence, faire appel à des spécialistes) ; la hiérarchie a l’avantage en termes de coordination (ex : on contrôle l’utilisation des ressources). Des formes hybrides sont également possibles.
Williamson a établi plusieurs critères de choix : la fréquence des transactions (selon que les transactions sont plus ou moins régulières on peut avoir intérêt à les réaliser soi-même) ; l’incertitude concernant les transactions (pour envisager le futur la hiérarchie peut permettre de disposer de l’information) ; la spécificité des actifs (si les biens ou les services nécessaires à la transaction sont essentiels pour l’organisation la hiérarchie permet de sécuriser son utilisation) ; la rationalité limitée des agents (sur le marché comme dans les organisations, les décisions qui sont prises ne sont pas optimales mais simplement satisfaisantes) ; l’opportunisme des agents (chaque personne préfère la solution la moins coûteuse ou qui implique le moins d’effort, la hiérarchie apporte une solution en termes de contrôle de l’activité) ; les contrats incomplets (comme la plupart du temps il n’est pas possible de tout prévoir dans une transaction la hiérarchie rend l’organisation responsable).
Le nouveau capitalisme
Dominique Plihon (2016) considère que l’économie est modifiée en profondeur par deux phénomènes : la globalisation financière et la révolution technologique dans l’information et la communication. C’est un capitalisme actionnarial car les investisseurs reprennent le pouvoir dans l’entreprise et la rémunération en actions se développe. Dès lors, la logique boursière domine la gestion des entreprises : cela fragilise les salariés et entraîne des risques de crises financières.
Laurent Batsch (2002) a proposé une description de la logique de ce capitalisme financier. Il est caractérisé par deux aspects : l’intérêt de l’actionnaire a effacé le prestige du manager et la rentabilisation du capital investi s’est imposée comme la mesure du bien-être collectif. Les réflexions portent ainsi essentiellement sur le gouvernement de l’entreprise (l’organisation des relations actionnaires / dirigeants).
Michel Aglietta et Robert Boyer ont livré à plusieurs reprises des analyses critiques des évolutions du capitalisme financier. Postuler que l’entreprise doit être gérée dans l’intérêt des investisseurs alors que les dirigeants sont chargés de remplir cette mission rend illusoire le contrôle des entreprises par les actionnaires. Seule une véritable réglementation des marchés permettra de protéger le capitalisme comme l’ont montré notamment les crises de 2008 puis des dettes souveraines. Il faut civiliser le capitalisme pour lutter contre les inégalités ou les dégradations écologiques. C’est un enjeu démocratique, Ragot (2019).
Le succès économique de l’économie chinoise depuis les années 1980 est ainsi un enjeu fondamental pour comprendre le capitalisme. Milanovic (2019) distingue dans cette logique le capitalisme libéral (américain) et le capitalisme politique (chinois). Il en déplore les dérives respectives : ploutocratie et corruption. Seule une politique de lutte contre les inégalités croissantes assurerait la pérennité de nos systèmes économiques.
On a assisté récemment à un renouveau de la compréhension des mécanismes du capitalisme avec les ouvrages de Piketty : à partir de données fiscales il a documenté l’accroissement sensible des inégalités de revenu et de patrimoine sur la longue durée. Il explique ce phénomène par la contradiction fondamentale entre croissance économique et rendement du capital qui impacte la rémunération du travail. Piketty a approfondi cette analyse en proposant une analyse de la manière dont les économies justifient les inégalités. Il conteste le rôle de la propriété dans le développement et défend les sociétés reposant sur l’égalité et l’éducation.
Conclusion
L’économie traditionnelle explore peu les questions liées au capitalisme. Parmi les exceptions, Rajan & Zingales (2003) défendent l’idée que l’économie de marché est un système efficace qui peut créer beaucoup de richesses, mais les entreprises en place préfèrent éviter la concurrence. Il faut donc protéger le capitalisme des capitalistes.
On peut aussi suivre le raisonnement de Chang (2010) et considérer que la méconnaissance du capitalisme découle d’une certaine orthodoxie intellectuelle qui réduit les mécanismes économiques à de simples techniques… sans tenir compte de ses dimensions politiques.
Repères bibliographiques
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