La croissance comme modèle de référence
Quand l’économie fonctionne parfaitement, si elle suit le modèle de la concurrence pure et parfaite, elle est en situation d’équilibre. Cependant, cette situation n’est que rarement atteinte : d’une part, l’économie connaît des cycles, d’autre part elle peut subir des crises. Un cycle est une alternance d’une phase de hausse puis de baisse de l’activité économique, sa durée n’est pas déterminée. Une crise est un ralentissement durable de la croissance.
A long terme, la production est en croissance. Mais comme les fondamentaux de l’économie évoluent (changements dans les choix des consommateurs, innovations, augmentation de prix …) cela affecte l’économie dans son ensemble.
Si la croissance était régulière, elle suivrait une tendance (trend) : c’est l’évolution du produit potentiel d’une économie en situation de plein emploi. Les écarts entre cette situation idéale et la croissance réelle s’appellent l’écart de production (output gap).
Conséquence la plus évidente : le chômage est plus ou moins élevé suivant les fluctuations.
Des fluctuations économiques empiriques
L’économie est caractérisée par des alternances périodiques de croissance et de récession. On distingue plusieurs catégories de cycles en fonction de leur durée :
Cycle Juglar (1862) : l’activité économique est régie par des cycles d’affaires d’une durée moyenne de 10 ans. Basées sur l’étude de la conjoncture française, anglaise et américaine, les fluctuations s’expliquent par l’activité industrielle et les investissements.
Cycle Kondratieff (1920) : l’activité économique est régie par des mouvements cycliques de long terme. Basés sur l’étude de la France, des Etats Unis, du Royaume Uni et de l’Allemagne, ce sont des cycles de long terme d’une durée approximative de 20/10/20 ans. Kondratieff identifie trois cycles : 1790-1814-1849, 1849-1873-1896 et 1896-1920 (inachevé).
Cycle Kitchin (1923) : l’activité économique est régie par des cycles courts d’une durée moyenne de 40 mois liés aux variations des stocks.
C’est à partir des travaux menés au sein du NBER (National Bureau of Economic Research) pour analyser les cycles américains et basés sur les comptabilités nationales naissantes, que Burns & Mitchell (1946) en donnent une définition empirique. « Un cycle se compose d’expansions qui interviennent à peu près simultanément dans de nombreuses activités économiques, suivies de manière tout aussi répandue par des récessions, des contractions, puis des reprises qui se fondent dans la phase d’expansion du prochain cycle ».
Le but recherché est de faire des prévisions et favoriser le pilotage des économies par les Etats. Cette approche des cycles constitue également la base du métier de prévisionniste.
Caractéristiques des cycles et des fluctuations
Ainsi, les fluctuations économiques reposent sur quatre principes :
- les salaires sont rigides : à court terme les salariés ne peuvent accepter une diminution de leur revenu. Les entreprises réduisent donc l’emploi.
- les prix sont rigides : à court terme les entreprises ne vont pas modifier leurs prix. Elles jouent sur les quantités produites pour s’ajuster.
- les interventions publiques sont perturbatrices : les responsables de la politique économique arbitrent entre inflation et chômage. Si les salaires augmentent les entreprises peuvent répercuter le coût en augmentant les prix (inflation). Si les entreprises ne sont pas incitées à investir elles réduisent les embauches (chômage).
- les autorités monétaires luttent contre l’inflation en augmentant le coût de l’argent : elles cherchent à augmenter les taux d’intérêt pour diminuer la masse monétaire.
Q : les fluctuations de la croissance sont-elles nécessairement la modification d’un équilibre ?
Analyse empirique et économique des cycles
Plusieurs hypothèses cherchent à expliquer les fluctuations de l’économie.
Modèles de déséquilibre
Schumpeter (1939) estime que les cycles proviennent des innovations technologiques. Les nouveautés introduites dans l’économie (produits ou procédés) entraînent un processus de destruction créatrice : les anciennes méthodes sont progressivement remplacées dans le système productif, ce qui explique les enchaînements croissance / récession.
Goodwin (1967) montre que les cycles s’expliquent par l’effet accélérateur de l’investissement. L’investissement dans les techniques de production entraîne une augmentation de l’emploi : ce qui accroît les salaires et le profit. Ainsi la consommation et l’investissement augmentent, créant une phase de croissance. Mais la diminution du taux de chômage va entraîner un déséquilibre : à partir d’un stade, le profit n’augmente plus. Les entreprises cessent d’investir et réduisent leur production et donc l’emploi. C’est la récession.
Minsky (1982) estime que les fluctuations économiques découlent des variations du crédit. L’investissement dépend de prévisions qui sont trop optimistes en période de croissance, ce qui favorise le recours au crédit, mais qui augmente le risque de non remboursement de prêts. Quand les préteurs doutent de la solvabilité, ils vont réduire leurs financements. Cela entraîne une crise, car les entreprises ne peuvent plus emprunter. Ex : la crise immobilière de 2008
Modèles d’équilibre
Grandmont (1985) montre que les cycles peuvent s’expliquer par un déséquilibre inter temporel. Les jeunes travaillent et épargnent pour consommer quand ils seront vieux. Si leurs anticipations sont inadaptées, les agents ne vont pas se comporter de manière équilibrée : ils vont surestimer ou sous-estimer leur consommation future et engendrer des fluctuations.
Pour Kydland & Prescott (1982) les cycles traduisent une situation d’équilibre : ce sont des réponses optimales à des chocs technologiques. C’est la théorie des cycles réels. Comme la technologie évolue, elle modifie le comportement des agents. Face à un choc (progrès technique), un individu va investir en espérant consommer plus demain. Mais comme certains chocs ne sont que temporaires, ce qui explique les fluctuations. Ex : les dépenses publiques, Plosser (1989)
Cycles politiques
Nordhaus (1975) montre que les cycles peuvent provenir de choix politiques.
Les hommes politiques subissent une contrainte électorale : ils cherchent à être réélus. Les dépenses publiques vont suivre des cycles politiques : à l’approche des élections, les gouvernements cherchent à réduire le chômage et vont donc distribuer des richesses (qui vont accroître l’inflation) ce qui va entraîner une phase de croissance. Apres l’élection, ils doivent réduire l’inflation, ce qui déclenche une récession.
Alesina (1989) montre dans cette logique que l’incertitude politique peut entraîner une instabilité économique.
Analyse empirique et économique des crises
A partir de la crise de 1929, on considère que les crises économiques sont généralement des phénomènes complexes : interaction entre aspects industriel et financier. Il faut toujours porter attention au contexte économique et historique de chaque crise : rôle de l’Etat, situation macroéconomique, krach boursier, transmission internationale…
On distingue les auteurs qui considèrent les crises comme possibles ou inéluctables.
La crise est possible car l’économie de marché connaît des perturbations transitoires
Selon Hayek (1931) l’économie peut connaître des crises du fait de la création monétaire. Celle-ci découle de l’intervention publique et favorise l’investissement en biens de production. Mais cela va favoriser l’inflation. Quand l’inflation est trop élevée, les entreprises réduisent leur investissement. C’est une théorie qui explique les cycles et les crises sur la base des informations utilisées par les agents pour décider.
Pour Keynes (1936) les crises proviennent des anticipations pessimistes des agents. Si elles pensent que la demande effective est faible, les entreprises ne vont pas produire assez pour assurer le plein emploi. Seule une intervention favorisant l’investissement pourra relancer l’économie.
D’après Friedman & Schwartz (1963) les crises économiques proviennent également d’un déséquilibre monétaire : il faut que les banques centrales contrôlent la quantité de monnaie en circulation dans l’économie pour l’ajuster aux besoins des échanges. Si la monnaie est abondante, il y a inflation. S’il y a contraction de la masse monétaire, il y a déflation.
Enfin, Lucas (1976) estime que les crises sont dues à l’intervention de l’Etat qui perturbe les anticipations des agents. Les pouvoirs publics n’ont pas vocation à intervenir efficacement car ils nuisent au bon fonctionnement du marché.
La crise est inéluctable car l’économie de marché est porteuse de déséquilibres
Schumpeter (1941) considère que la crise exprime la destruction créatrice. Elle marque la rupture technologique d’un système productif. Les résistances sociales à l’innovation font que les crises sont plus ou moins longues.
Pour les marxistes comme Mandel (1985) la crise économique est inhérente à l’économie de marché. Le capitalisme souffre de contradictions entre classes sociales qui ne peuvent être résolues que par la crise. Mais beaucoup d’explications un peu prophétiques …
Boyer (1986) estime que les crises s’expliquent par l’épuisement des modes de régulation de l’économie. La croissance est basée sur un régime d’accumulation reposant sur 5 facteurs institutionnels : formes de concurrence, rapport salarial, rôle de l’Etat, insertion internationale et place de la monnaie. Dès que cet équilibre est rompu du fait des contradictions du régime de régulation, c’est la crise.
Conclusion
La variété des crises rend nécessaire un recours à l’histoire.
Cela rend les prévisions aléatoires (ex : prévoir une bulle spéculative).
Références
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BOYER, Robert : La théorie de la régulation Une analyse critique, La Découverte, 1986
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FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna : « Money and business cycles », Review of Economics and Statistics, 1963
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GRANDMONT, Jean-Michel : « On endogenous competitive business cycles », Econometrica, 1985
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JUGLAR, Clément : Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, Guillaumin, 1862
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https://www.persee.fr/docAsPDF/rfeco_0769-0479_1994_num_9_3_963.pdfKONDRATIEFF, Nicolaï : Les grands cycles de la conjoncture, Economica, 1920
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