Démocratie

Caractériser la démocratie

C’est une thématique essentielle en économie politique car le libéralisme a favorisé l’association économie de marché / démocratie d’une part, mais la réussite économique d’un régime autoritaire comme la Chine doit être expliquée d’autre part.

La démocratie est la doctrine par laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens. Elle peut revêtir de nombreuses formes juridiques : parlementaire, présidentielle… Les économistes essaient de dépasser cette diversité en construisant des indicateurs permettant de quantifier la démocratie. Ex : l’OCDE mesure les restrictions au marché, la Banque Mondiale mesure la participation démocratique. Ainsi Persson & Tabellini (2003) analysent les effets économiques des différents types de régime par l’économétrie. Ex : la représentation proportionnelle ou le nombre de partis politiques influencent le montant des dépenses publiques engagées par les États.

La question démocratique est essentielle également en philosophie politique. On retrouve par exemple une opposition entre la tradition libérale (qui voit l’État de droit comme garant des libertés individuelles) et la tradition marxiste (qui voit le jeu démocratique comme une lutte idéologique entre classes sociales). Les totalitarismes ou l’extrémisme politique ont toutefois pu se développer au sein des démocraties… elles sont donc fragiles. C’est ce que montre également la géographie électorale, Bussi (2007). La cartographie du vote, les coopérations entre territoires et autres éléments liés aux dimensions spatiales de la démocratie permettent de comprendre les logiques de pouvoir et leurs conséquences de manière comparative. Ex : effets de voisinage avec les PECO ou les pays du Maghreb.

Démocratie et performance économique

Fitoussi (2004) cherche à repérer le régime politique le plus favorable à l’économie de marché. Sachant que si le marché fonctionnait conformément au modèle idéal de la concurrence pure et parfaite la démocratie serait inutile, Fitoussi identifie deux grandes approches des liens entre démocratie et croissance : l’analyse de Robert Barro qui considère que la démocratie est un bien de luxe et que les inégalités n’affectent pas la croissance économique. La démocratie n’est pas primordiale pour le développement ; l’analyse de Dani Rodrik qui montre que la démocratie est plus efficace économiquement car les performances macroéconomiques y sont plus stables (la croissance est moins volatile), que les chocs exogènes sont mieux maîtrisés et les salaires plus élevés.

Rodrik (1998) ayant également défendu l’idée que les économies les plus ouvertes aux échanges internationaux ont également les plus grands secteurs publics car les institutions sont nécessaires pour gérer l’économie.

Lindert (2003) a pourtant constaté l’incapacité des études empiriques à trancher sur l’efficacité (ou non) de la démocratie car la définition qui est retenue est trop étroite. Il faut d’une part prendre en compte les aspects historiques et géographiques et d’autre part souligner que l’éducation et le capital humain sont certainement plus importants que les seuls droits de propriété.

Ainsi la sociologie permet également de mieux comprendre les enjeux de la démocratie. Boltanski (1993) analyse le rôle des ONG qui mettent en valeur « la souffrance à distance » auprès des pays développés.

Q : l’économie peut-elle se passer de la démocratie ?

Le conflit entre économie et politique

L’analyse économique a développé une conception de la politique et de la démocratie qui peut sembler réductrice et qui est donc contestée.

Une conception occidentale de la démocratie

L’influence des Lumières ou de l’impérialisme ont fait de la démocratie à l’occidentale le point de référence du bon régime politique. Pour Sen (2005) il faut plutôt raisonner en termes de liberté du débat public. En prenant appui sur la philosophie politique de la tolérance d’inspiration libérale on peut constater que : aucun pays pratiquant le débat public n’a connu de famine (ex : comparaison Inde / Chine depuis 1947) ; grâce au débat public, les politiques de santé sont meilleures et la réaction aux crises est plus efficace (ex : comparaison des réponses nationales à la crise du Sud-Est Asiatique en 1997).

Pour Badie (1986) l’État est une construction socio-historique de l’occident médiéval dans le but de dépasser le pouvoir de l’Église. Ce n’est donc pas le bon angle pour étudier la démocratie dans le monde musulman qui cherche à répondre à ses propres problèmes politiques en tenant compte de ses traditions et contraintes spécifiques. Badie (1992) montre que l’utilisation du modèle étatique occidental pour instaurer la démocratie n’a pas fonctionné. En Afrique on assiste à l’échec de « l’État importé ».

Nouvelle économie politique et political economy

La nouvelle économie politique consiste à intégrer la dimension politique dans la théorie néo-classique standard ou en économie de l’information. Elle relève d’une démarche d’impérialisme économique et applique l’analyse coûts-bénéfices à toutes les décisions prises dans le domaine de la démocratie.

Cette approche a conduit par exemple à remettre en cause l’hypothèse de l’État bienveillant. Laffont (2000) se base sur la théorie des incitations pour montrer les difficultés que les électeurs rencontrent pour contrôler les politiciens. Ex : phénomènes de capture. La nouvelle économie politique a également mis en valeur l’hétérogénéité des préférences. Drazen (2000) montre ainsi que pour satisfaire des individus ayant des utilités différentes, les gouvernements font des choix politiques. Ex : redistribution sélective.

La political economy est l’intégration de la dimension économique dans la science politique. Elle a permis d’analyser l’impact des configurations institutionnelles. Crouch & Streeck (1996) étudient la diversité des capitalismes et leur influence sur le fonctionnement des économies. Ex : rôle central de l’État en France, du corporatisme en Allemagne du néo-libéralisme dans les pays anglo-saxons. La political economy a également permis de réaliser des recherches empiriques sur le rôle des forces politiques sur l’économie. Scharpf (1990) décrit par exemple l’évolution de la social-démocratie face à la crise économique qui passe de la défense du plein emploi à la centralité de la stabilité des prix. Culpepper, Hall & Palier (2006) étudient les mutations politiques de la France de 1980 à 2005 qui découlent des évolutions économiques. Ex : réforme de l’État social, réforme de l’éducation prioritaire…

Économie des mécanismes démocratiques

L’approche économique éclaire en partie les choix réalisés par les agents dans le domaine politique.

Analyse économique du vote et marché politique

Des travaux économiques fondateurs ont mis en valeur les difficultés du processus de décision collectif et public, tant en économie publique qu’en politique économique.

Arrow (1951) a formalisé et généralisé le paradoxe de Condorcet. Il a montré qu’il n’existait pas de procédure de décision collective qui puisse satisfaire les préférences individuelles. Comme les choix politiques sont qualitatifs on ne peut les classer par ordre de préférence cohérent comme on le ferait avec des prix ou des quantités.

L’économie a également développé la théorie de l’électeur médian pour expliquer comment une procédure de vote rationnelle devrait se dérouler. Black (1948) montre que pour gouverner un système majoritaire il suffit de satisfaire la moitié des électeurs plus un. Ce sont donc les préférences qui permettent d’obtenir ce seuil qui vont s’imposer et guider les choix politiques. Les hommes politiques convergent et s’alignent sur l’utilité de l’électeur médian qui peut faire basculer les majorités.

Le raisonnement économique peut s’appliquer à la démocratie en général pour y repérer la logique coûts / bénéfices. Downs (1957) modélise le politicien sur un marché comme un offreur dont le but est d’être élu (puis réélu) et qui fait des promesses aux électeurs dont la satisfaction peut s’améliorer grâce aux décisions publiques. Cela crée un décalage entre ce qui est efficace économiquement et ce qui permet d’être élu. Ex : travaux sur les cycles politiques. Tullock (1976) généralise cette approche et estime que le raisonnement de marché est applicable à l’ensemble des processus politiques. Ex : les agents publics sont des bureaucrates qui cherchent à maximiser leur budget, à obtenir des rentes ou à en distribuer.

Choix publics et économie politique

Le courant du Public choice a approfondi la réflexion en termes de marché pour montrer les défaillances de la démocratie et critiquer sévèrement ses aspects les plus négatifs. James Buchanan (1919-2013) est un des principaux auteurs de cette tradition qui s’inspire largement du droit et défend le libertarisme : doctrine qui considère que la seule responsabilité des pouvoirs publics est de défendre la liberté absolue de tous les individus.

L’école des choix publics a ainsi mis en valeur plusieurs problèmes fondamentaux :

  • le phénomène du passager clandestin : les individus rationnels vont souhaiter bénéficier d’un bien public ou d’un bien collectif sans en assumer le coût ;
  • les groupes de pression : des individus organisés sous forme de petits groupes d’intérêt parviennent à obtenir des avantages disproportionnés qu’ils font financer par les autres ;
  • les limites constitutionnelles : le droit permet de restreindre les pouvoirs d’intervention économique de l’État afin de garantir la primauté des choix individuels ;
  • le calcul du consentement, Buchanan & Tullock (1962) : les individus ont intérêt à s’entendre et échanger des bons procédés au détriment de la majorité.

Au-delà de cette approche qui met en valeur les limites de l’intervention publique, des travaux d’économie institutionnaliste, comme le courant de la Théorie de la régulation, visent à revenir aux fondements de la démarche économique qualifiée par les classiques d’économie « politique ». L’économie peut et doit éclairer la démocratie car elle vise à comprendre la vie en société et ses dimensions socio-politiques.

Théret (1992) étudie ainsi la construction des États sociaux comme un arbitrage entre capital et travail réalisé par la puissance publique. C’est donc un processus qui découle de rapports de force de nature politique et idéologique. Palombarini (2001) montre que la crise italienne des années 1990 découle d’une interaction entre le régime politique et la situation macroéconomique : baisse du pouvoir syndical, prise en considération du petit patronat ou marges de manœuvre de l’État expliquent les choix politiques adoptés dans le domaine économique qui marquent la fin d’un compromis social.

Conclusion

Étudier la démocratie soulève un grand nombre de problèmes et peu de solutions.

Références bibliographiques

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BADIE, Bertrand : Les deux Etats Pouvoir et société en Occident et en terre d’Islam, Fayard, 1986

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BARRO, Robert : Les facteurs de la croissance économique, Economica, 1997

BARRO, Robert : Rien n’est sacré !, Economica, 2002

BLACK, Duncan : « Une analyse des prises de décision collectives », in L’économie politique, Jacques GENEREUX (dir.), Larousse Bordas, 1948

BOLTANSKI, Luc : La souffrance à distance, Métailié, 1993

BUCHANAN, James : Les limites de la liberté, Litec, 1957

BUCHANAN, James & TULLOCK, Gordon : The calculus of consent, Liberty Fund, 1962

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https://espacepolitique.revues.org/index243.html

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CULPEPPER, Pepper ; HALL, Peter & PALIER, Bruno (dir.) : La France en mutation 1980-2005, Presses de Sciences Po, 2006

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DRAZEN, Allan : Political economy in macroeconomics, Princeton University Press, 2000

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https://www.cae-eco.fr/Etat-et-gestion-publique

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Pour aller plus loin :

AMABLE, Bruno & PALOMBARINI, Stefano : L’illusion du bloc bourgeois Alliances sociales et avenir du modèle français, Raisons d’agir, 2018, Nouvelle édition

CROUCH, Colin : Post-démocratie, Diaphanes, 2005, traduit en 2013

CROUCH, Colin : L’étrange survie du néolibéralisme, Diaphanes, 2005, traduit en 2013

FARVAQUE, Etienne & PATY, Sonia : Economie de la démocratie, De Boeck, 2009

FUKUYAMA, Francis : La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992

MUELLER, Dennis : Choix publics Analyse économique des décisions publiques, De Boeck, 2010

PERSSON, Torsten & TABELLINI, Guido : Political economics, MIT Press, 2000

RODRIK, Dani : One economics, many recipes, Princeton University Press, 2007

RODRIK, Dani : Nations et mondialisation, La Découverte, 2008

STREECK, Wolfgang : Du temps acheté La crise sans cessa journée du capitalisme démocratique, Seuil, 2013

WEINGAST, Barry & WITTMAN, Donald (dir.) : The Oxford handbook of political economy, Oxford University Press, 2006