Une approche quantitative de l’évolution économique.
La croissance est le reflet de l’augmentation de la production à long terme de l’économie. On distingue la croissance de l’expansion qui n’est qu’une augmentation conjoncturelle. On associe traditionnellement la croissance et le développement : ce sont les transformations des structures économiques et sociales qui découlent de la croissance. Ex : niveau de vie, urbanisation, éducation… Mais la croissance n’est pas uniquement liée au progrès : les changements ne sont pas nécessairement positifs.
Comme la croissance est quantitative, il faut pouvoir la mesurer. Il faut adopter une période de référence : c’est une année en principe. (Attention aux précautions à prendre dans l’évolution d’une variable : évolution moyenne, alternance augmentation/diminution…). On utilise traditionnellement le PIB, produit intérieur brut, ou le PNB, produit national brut : c’est la somme des valeurs ajoutées créées par les entreprises sur un territoire ou provenant d’un pays. (Car il faut tenir compte du couple mondialisation de l’économie / nationalité des entreprises, des salariés ou des consommateurs).
Des indicateurs de richesse parfois limités
Comme tout indicateur quantitatif, il comporte de nombreuses limites : il ne prend pas en compte le travail domestique ; il ignore l’économie souterraine ; les nuisances ne sont pas prises en considération (la pollution accroît le PIB). Par ailleurs il faut corriger la hausse des prix pour l’utiliser dans le temps de manière significative.
C’est pourquoi d’autres indicateurs existent : le plus répandu étant l’IDH, utilisé par l’ONU. Il prend en compte : l’espérance de vie, le taux d’alphabétisation et le niveau de vie (PIB réel par habitant). Pour une synthèse des recherches sur les nouveaux indicateurs de richesse et les enjeux associés, voir Gadrey & Jany-Catrice (2007).
Le problème de fond est que cela influence la comparaison des PIB entre pays : les comptabilités nationales sont diverses, la fiabilité des statistiques également (ex : Chine), la valeur des monnaies nationales modifie l’analyse… De plus, les biens produits évoluent dans le temps : les comparaisons temporelles sont à manier avec précaution surtout pour les longues durées. Enfin, le PIB est une variable globale. Si on veut utiliser le PIB par habitant, on risque de négliger les fortes différences de revenu.
La croissance est un concept à utiliser avec précaution ! De plus, c’est un phénomène récent (Maddison) qui n’apparaît dans l’histoire qu’à partir de la première révolution industrielle.
Q : la croissance est elle toujours une amélioration de la situation des agents économiques ?
La contribution du travail à la croissance
C’est l’ensemble des capacités physiques et intellectuelles mises en œuvre pour produire les biens et les services nécessaires à la satisfaction des besoins. Soit on utilise plus de travail, soit on l’utilise mieux.
Augmentation de la quantité de travail
Le volume de travail dépend de la population active : càd de l’ensemble des personnes qui exercent un emploi ou qui en cherchent un (actifs occupés et chômeurs). Si cette population augmente, la production peut augmenter.
Mais la durée de vie active n’augmente pas autant que l’espérance de vie : les études peuvent être longues, les départs à la retraite ne sont pas repoussés… La population active dépend donc des grandes évolutions démographiques : baby boom après la guerre, vieillissement actuel, immigration (blocage depuis 1974), féminisation (taux d’activité augmente fortement).
Le volume de travail dépend également de la durée du travail : càd des heures de travail effectuées par les actifs. On distingue la durée légale et la durée effective du travail. La quantité d’heures travaillées par habitant est un des déterminants de la croissance.
En fonction des secteurs, on constate de fortes différences (ex : transports).
Dans les pays développés, le temps de travail a tendance à se réduire : il faut de moins en moins de temps pour produire des biens équivalents, ou un même niveau de richesse. De plus, des mesures légales visant à réduire le temps de travail se sont développées (ex : en France de 12h par jour en 1848 aux 35h hebdomadaires en 2000).
Augmentation de la qualité du travail
C’est la prise en compte de la productivité des travailleurs (voir « Le marché du travail »). La productivité est le rapport entre le volume de production réalisé et la volume de travail nécessaire pour cette production. Pour les comparaisons, on utilise le plus souvent la productivité horaire : rapport entre valeur ajoutée et nombre d’heures travaillées.
Comme les biens produits présentent des différences (notamment aux yeux des consommateurs) le plus souvent la productivité repose sur la valeur ajoutée produite en fonction des effectifs employés.
La réduction des écarts de productivité entre les pays développés au cours des 30 glorieuses ou leur augmentation récente (au profit des USA) est vue comme un des déterminants de la croissance.
En effet la productivité dépend de la qualification des travailleurs (capital humain), de leur expérience… Les caractéristiques démographiques de la population sont donc importantes (âge ou sexe), de même que les aspects sectoriels : certaines activités ont une forte valeur ajoutée. Dans une économie de services par exemple, la productivité ne peut pas augmenter indéfiniment.
La contribution du capital à la croissance
Comme les évolutions du travail se font sur le long terme, il est nécessaire que le facteur capital soit également modifié pour accroître la production.
Capital et investissement
Il faut prendre en compte le capital technique, càd le capital fixe (moyens de production) et le capital circulant (stocks). Ces équipements permettent de produire plus et mieux.
Il reste difficile d’analyser la productivité du capital. Comme pour le travail, la productivité est le rapport entre le volume de production réalisé et la volume de capital nécessaire pour cette production. Mais on ne prend pas tout le capital en compte (ex : pas les bâtiments) et on ignore d’autres notions telles que le progrès technique, l’expérience, l’innovation.
C’est à partir de l’investissement qu’on constate l’augmentation du capital : acquisition de biens durables destinés à être utilisés pendant au moins 1 an pour produire des biens et des services. Il est donc nécessaire de retrancher l’amortissement des investissements pour mesurer réellement la contribution du capital. (voir « L’investissement »).
Comme le capital augmente plus fortement que la population active, on considère que c’est un facteur essentiel de la croissance.
Capital et « résidu » de la croissance
Afin de vérifier le lien entre investissement et croissance, des études empiriques quantitatives ont cherché à mesurer la contribution respective des facteurs :
- Denison (1967) étudie les USA et l’Europe de 1950 à 1962 ;
- Carré Dubois & Malinvaud (1972) étudient la France de 1951 à 1969.
Ces travaux font apparaître une contribution inexpliquée à la croissance… l’augmentation du PIB ne découle pas simplement des facteurs de production (capital et travail). La réflexion a donc conduit à identifier les sources de la croissance pour pouvoir agir efficacement après le passage d’une période de forte croissance à une performance réduite.
Les sources de la croissance économique
Sur un plan théorique on distingue deux temps de l’analyse économique de la croissance qui permettent de déterminer l’action qui pourrait être menée dans ce domaine.
Analyses keynésiennes et classiques
Les keynésiens Harrod (1939) & Domar (1947) estiment que la croissance ne peut pas être équilibrée : du fait de l’effet multiplicateur, l’investissement modifie l’offre ; et dans un second temps seulement la demande s’adapte.
D’après l’analyse classique de Solow (1956) au contraire, la croissance est stable et équilibrée : elle s’explique par l’accroissement des facteurs travail et capital (ex : croissance démographique, investissement…) dans un cadre concurrentiel. Mais la croissance est exogène car on ne peut l’expliquer en totalité. Si la croissance augmente plus que les facteurs c’est du fait d’un résidu : le progrès technique dont on ne peut expliquer l’origine.
Pour Rostow (1962) la croissance est une succession d’étapes favorisée au départ par des conditions politiques : démarrage / marche vers la maturité / consommation de masse. Vision qui prend appui sur l’histoire économique dans une optique politique.
Nouvelles théories de la croissance
De nouvelles théories de la croissance synthétisées par Guellec & Ralle (1995) se sont développées pour proposer des explications de la croissance, du résidu et donc de l’origine du progrès technique. On parle des théories de la croissance endogène.
L’accroissement de la production et des richesses s’explique par l’effort de recherche et développement des agents économiques qui permet d’obtenir des rendements croissants : Romer (1986). Les agents dépensent pour inventer des moyens d’améliorer la production.
La croissance s’explique par le capital humain que les agents accumulent et qui leur permet d’être plus efficaces : Lucas (1988). Les agents investissent dans les connaissances afin d’améliorer leur contribution à la production.
L’accroissement de la production s’explique par les dépenses publiques concernant des infrastructures qui bénéficient à l’ensemble de la production : Barro (1990). Les pouvoirs publics réalisent des investissements publics qui favorisent les externalités et les rendements d’échelle pour tous les agents.
La croissance s’explique par le processus d’innovation qui fait disparaître les anciens produits ou procédés en les remplaçant par des nouveautés : Aghion & Howitt (1992). C’est l’application de l’approche schumpéterienne de la destruction créatrice.
Enfin, l’approche institutionnaliste a insisté sur le rôle déterminant de facteurs sociaux sur la croissance. Pour North (1990) ce sont les institutions politiques qui ont favorisé la croissance aux USA : le droit de propriété a ainsi permis l’investissement ou l’innovation.
Conclusion
La croissance s’explique de plus en plus par la politique économique, car le rôle de l’Etat et des institutions publiques semble déterminant.
Grand débat relancé par Gordon (2016) sur la fin des gains de productivité issus du progrès technique. En prenant appui sur l’histoire il défend la thèse d’une stagnation séculaire.
Repères bibliographiques
AGHION, Philippe & HOWITT, Peter : « A model of growth through creative destruction », Econometrica, 1992
BARRO, Robert : « Government spending in a simple model of endogenous growth », Journal of Political Economy, 1990
CARRE, Jean-Jacques ; DUBOIS, Paul & MALINVAUD, Edmond : La croissance française Un essai d’analyse économique causale de l’après-guerre, Seuil, 1972
DENISON, Edward : Why growth rates differ, Brookings, 1967
DOMAR, Evsey : « Expansion et emploi », in Théorie macroéconomique Textes fondamentaux, Marc BERTONECHE & Jacques TEULIE (dir.), Puf, 1947
GADREY, Jean & JANY-CATRICE, Florence : Les nouveaux indicateurs de richesse, La Découverte, 2007 (dernière édition 2016)
GORDON, Robert : The rise and fall of American growth, Princeton University Press, 2016
GUELLEC, Dominique & RALLE, Pierre : Les nouvelles théories de la croissance, La Découverte, 1995 (dernière édition 2003)
HARROD, Roy Forbes : « Essai de théorie dynamique », in Théorie macroéconomique Textes fondamentaux, Marc BERTONECHE & Jacques TEULIE (dir.), Puf, 1939
LUCAS, Robert : « On the mechanics of economic development », Journal of Monetary Economics, 1988
MADDISON, Angus : Les phases du développement capitaliste, Economica, 1981
MADDISON, Angus : L’économie mondiale 1820-1992, OCDE, 1995
MADDISON, Angus : L’économie mondiale Une perspective millénaire, OCDE, 2001
NORTH, Douglass : Institutions, institutional change and economic performance, Cambridge University Press, 1990
ROMER, Paul : « Rendements croissants et croissance à long terme », Idées Economiques et Sociales, 1986
ROSTOW, Walt : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1962
SOLOW, Robert : « Une contribution à la théorie de la croissance économique », in Problématiques de la croissance, Gilbert ABRAHAM-FROIS (dir.), Economica, 1956