Inégalités

Problèmes de mesure

Établir les inégalités économiques et sociales permet de souligner des difficultés statistiques et les limites des indicateurs tels que la moyenne, la médiane ou la variance… D’où la construction d’indices mesurant la dispersion. Ex : rapports inter-fractiles (quartiles, quintiles, déciles, centiles…).

Se pose toujours le problème des sources et des données utiles et légitimes : on utilise les salaires, les revenus, les patrimoines mais aussi la santé, l’éducation… la naissance ? D’où une réflexion sur les critères sociaux pertinents à retenir. Ex : classe, profession, genre, âge…

Ainsi, on peut opposer l’égalité qui consiste à traiter de la même façon les individus d’une société et l’inégalité qui repose sur des différences entre individus ou groupes sociaux qui sont socialement perçues comme injustes ou illégitimes.

Les logiques normatives autour des inégalités

Les inégalités sont liées aux théories de la justice sociale : cela permet de proposer des indices reposant sur une logique de bien être. Ex : l’indice de Gini qui mesure les différences moyennes de revenu (de 0 la plus égalitaire à 1 la plus inégalitaire) et la courbe de Lorenz qui compare la réalité avec une situation d’égalité absolue de la répartition des revenus.

Les inégalités relèvent également de l’opposition classique entre nature et culture car d’une part il existe des inégalités physiques ou biologiques tandis que d’autre part la question des inégalités anime le débat autour du relativisme et du respect des différences.

Enfin les inégalités ont une dimension politique en lien avec les utopies : si le communisme ou l’anarchisme ont défendu la création théorique de sociétés d’individus égaux et libres elles ne se sont pas concrétisées en pratique (ex : l’URSS). De même Tocqueville soulignait le paradoxe par lequel la réduction objective des inégalités pouvait augmenter l’insatisfaction relative des populations et mettait ainsi en valeur les difficultés de combinaison de la liberté et de l’égalité. Approche que l’on retrouve dans l’analyse de Sen (1992) qui considère qu’ignorer les distinctions entre individus peut se révéler très inégalitaire et défend la notion de « capabilités » : les libertés élémentaires à assurer et garantir (alimentation et santé).

Q : quel rôle peuvent jouer les inégalités dans la distribution des richesses ?

Les inégalités économiques

Il est nécessaire de déterminer l’origine des inégalités pour envisager des politiques économiques qui modifieraient la répartition des richesses.

Les inégalités économiques entre pays

Elles découlent essentiellement des différences de développement : Bourguignon & Morrisson (2002) montrent ainsi le creusement des écarts entre pays industrialisés et pays en développement à partir de la fin du XIXème. Du coup, on constate de fortes différences de niveau de vie entre aires géographiques.

Plusieurs facteurs entrent en compte : la domination coloniale d’une part (logique d’exploitation) et des institutions inefficaces d’autre part (droit de propriété, corruption…).

Dans cette logique on cherche à comprendre le rôle de la mondialisation car l’ouverture commerciale a pu favoriser la croissance de certains pays (ex : Asie du Sud Est) qui ont su attirer l’investissement productif.

Plusieurs explications coexistent : sur la comparaison Corée-Philippines par exemple on peut retenir le rôle du capital humain, Lucas (1993) comme le rôle des inégalités, Benabou (1996) car le commerce international n’a pas bénéficié à tous.

Par contre, la concurrence des pays à bas salaires n’explique pas la destruction des emplois dans les pays riches : l’explication la plus robuste est celle du progrès technique. Krugman (1996) montre que ce sont les pays qui maîtrisent les nouvelles technologies qui sont les plus compétitifs.

Les inégalités économiques dans les pays

L’analyse classique a été formulée par Kuznets (1955) qui montre qu’un pays qui se développe voit d’abord les inégalités augmenter car l’écart se creuse entre les plus productifs et les autres ; puis quand le développement se diffuse et que l’économie se modernise, les inégalités diminuent.

Son raisonnement s’est bien appliqué aux pays européens ou aux USA à partir de la révolution industrielle. Mais depuis la fin des années 80 on constate un retour des inégalités et donc l’invalidation de la courbe de Kuznets. Milanovic (2016) a documenté ce phénomène mondial en prenant appui sur une courbe en forme d’éléphant.

Face à ce nouvel accroissement des inégalités entre pays et dans les pays riches plusieurs analyses se sont développées : pour Katz & Murphy (1992) les inégalités découlent d’un progrès technique biaisé, soit le fait que seuls certains individus maîtrisent les nouvelles technologies demandées sur le marché du travail. Ex : Gabaix & Landier (2008) pour l’augmentation des salaires des dirigeants. Ce constat est confirmé par les recherches empiriques compilées par Fougère & Kramarz ou Goux & Maurin (2001) sur les données de la fin du XXe siècle.

Les travaux de Piketty (2001), Piketty & Saez (2006), Saez & Zucman (2019) montrent le rôle de la fiscalité dans la concentration des richesses.

L’approche synthétique des inégalités économiques

Relève d’un travail de synthèse de Piketty (2015) autour de deux questions : comment mesurer les inégalités ? Comment en tirer des politiques publiques correctives ? Car sur un plan théorique, on constate la fin de la courbe de Kuznets à la fin des années 70 et sur un plan politique, une opposition sur les conceptions économiques de lutte contre les inégalités.

Ainsi les inégalités économiques s’expliquent avant tout par l’opposition classique entre capital et travail (identifiée par Marx). Même s’il existe une grande stabilité de la répartition macroéconomique de la richesse entre capital et travail dans le temps, le constat historique marquant est celui de la fin des rentiers au cours du XXème siècle en raison des guerres et des impôts (sur le revenu et les successions). La concentration des patrimoines avait ainsi fortement diminué jusqu’aux années 80.

Les inégalités découlent par ailleurs des inégalités face au travail. Il y a une permanence des inégalités de salaires en raison des différences de formation et de qualification (logique de capital humain). D’où l’existence de plusieurs pistes concernant l’école, la discrimination positive, l’approche de Rawls (maximiser la situation de ceux qui ont le minimum), la place des syndicats…

Les outils de redistribution existent et Atkinson (2015) souligne qu’aucun fatalisme n’est à adopter dans cette logique. Les politiques publiques doivent viser à accompagner le changement technologique en rendant les salariés employables, réglementer les salaires minimaux, inciter à épargner suffisamment puis plafonner cette épargne, mettre en œuvre une fiscalité progressive, rénover les aides sociales et fournir de l’aide au développement.

Les inégalités sociales

La question des inégalités a été abordée par de nombreuses analyses sociologiques qui ont permis de compléter la compréhension de ses manifestations économiques.

Les déterminants des inégalités sociales

A partir du constat partagé par l’analyse économique plusieurs études sociologiques ont approfondi l’origine des inégalités.

Les travaux classiques évoquent ainsi l’importance des classes sociales : Dahrendorf (1957) considère par exemple que les inégalités découlent du statut social des individus et relèvent d’une logique de conflit social. Elles découlent des mécanismes de marché, tendent à se cumuler et l’autorité publique doit agir pour réduire les écarts. Cette approche était bien adaptée à la configuration de la société industrielle où la question sociale et les conflits du travail étaient structurants comme a pu le montrer l’évolution historique.

Un des facteurs les plus étudiés est l’éducation : Boudon (1973) a montré que les individus sont dans une situation d’inégalité des chances face aux décisions scolaires. L’éducation permet d’améliorer sa situation, mais individuellement ceux qui pourraient en profiter le plus ne le font pas en raison de l’incertitude sociale (les débouchés de la formation). Boudon met en valeur un paradoxe entre choix individuel et situation agrégée. Bourdieu & Passeron (1964) (1970) défendent une approche différente selon laquelle l’organisation du système d’enseignement bénéficie aux milieux les plus favorisés grâce au capital culturel. Les dominants cherchent à maintenir cette situation favorable.

Parmi les facteurs mis en valeur plus récemment on trouve les générations : Chauvel (2014) cherche à mettre en valeur les aspects structurants des inégalités sociales en insistant sur les clivages temporels. Il constate ainsi que le destin des générations est différent. Ex : très bon pour celles du baby boom ; mauvais pour celles issues des crises. On assiste à un retour des classes sociales. Ex : l’entrée sur le marché du travail est primordiale.

Enfin, les travaux sociologiques ont également mis en valeur l’importance du genre : pour Bourdieu (1998) par exemple les inégalités hommes/femmes s’expliquent par la domination masculine. La famille, l’église, l’école et l’Etat renforcent et légitiment la reproduction de cette domination. Elle est incorporée socialement et symboliquement. Maruani (2005) montre la coexistence de transformations sociales majeures pour les femmes (libertés politiques et sociales, réussite scolaire et professionnelle) et le maintien de la domination masculine qui se traduisent par un accroissement des inégalités au sein de la population féminine.

Le système des inégalités

Dans un ouvrage de synthèse Bihr & Pfefferkorn (2008) développent une approche systémique des inégalités. Ils montrent comment elles s’articulent entre elles, en se déterminant et en se générant réciproquement. On peut repérer des interactions entre les inégalités : ainsi les inégalités de santé se constatent en fonction des catégories sociales ou des conditions de vie. De même les inégalités de logement correspondent à des situations d’exclusion, de ségrégation ou de qualité du logement.

Les auteurs mettent également en valeur le cumul des inégalités qui relève d’un phénomène de polarisation. On peut opposer d’un côté pauvreté, précarité et vulnérabilité et de l’autre fortune, pouvoir et prestige. Cette contradiction est consacrée par le tournant des années 80 et les politiques libérales mises en place.

Enfin Bihr & Pfefferkorn insistent sur la reproduction des inégalités. Ils considèrent que la mobilité sociale ascendante est remise en cause. Il y a d’une part, transmission du capital économique et culturel et d’autre part un renforcement par les facteurs démographiques (taille des familles ou mariage par exemple).

Conclusion

La compréhension des inégalités suppose de combiner les approches des diverses sciences sociales : économie, histoire, sociologie ou sciences politiques.

Repères bibliographiques

ATKINSON, Anthony : Inégalités, Seuil,2015, traduit en 2016

BENABOU, Roland : « Inequality and growth », NBER, 1996

BOUDON, Raymond : L’inégalité des chances, Armand Colin, 1973

BOURDIEU, Pierre : La domination masculine, Seuil, 1998

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : Les héritiers, Minuit, 1964

BOURDIEU, Pierre & PASSERON, Jean-Claude : La reproduction, Minuit, 1970

BOURGUIGNON, François & MORRISSON, Christian : « Inequality among world citizens : 1820-1992 », American Economic Review, 2002

CHAUVEL, Louis : Le destin des générations, Puf, 2014

DAHRENDORF, Ralf : Classes et conflits de classes dans la société industrielle, Mouton, 1957

FOUGERE, Denis & KRAMARZ, Francis : « La mobilité salariale en France de 1967 à 1999 », in ATKINSON, Anthony ; GLAUDE, Michel ; OLIER, Lucile & PIKETTY, Thomas (dir.), Inégalités économiques, La Documentation Française, 2001

https://www.cae-eco.fr/Inegalites-economiques

GABAIX, Xavier & LANDIER, Augustin : « Why has CEO pay increased so much ? », Quarterly Journal of Economics, 2008

GOUX, Dominique & MAURIN, Eric : « Les nouvelles technologies et l’évolution récente de la demande de travail par qualification », in ATKINSON, Anthony ; GLAUDE, Michel ; OLIER, Lucile & PIKETTY, Thomas (dir.), Inégalités économiques, La Documentation Française, 2001

https://www.cae-eco.fr/Inegalites-economiques

KATZ, Lawrence & MURPHY, Kevin : « Changes in Relative Wages, 1963-1987: Supply and Demand Factors », Quarterly Journal of Economics, 1992

KRUGMAN, Paul : La mondialisation n’est pas coupable, La Découverte, 1996

KUZNETS, Simon : « Economic growth and income inequality », American Economic Review, 1955

LUCAS, Robert : « Making a miracle », Econometrica, 1993

MARUANI, Margaret (dir.) : Femmes, genre et sociétés L’état des savoirs, La Découverte, 2005

MILANOVIC, Branko : Inégalités mondiales Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, La découverte, 2016, traduit en 2019

PIKETTY, Thomas : Les hauts revenus en France au XXème siècle, Grasset, 2001

PIKETTY, Thomas & SAEZ, Emmanuel : « The evolution of top incomes : a historical and international perspectives », American Economic Review, 2006

SEN, Amartya : Repenser l’inégalité, Seuil, 1992, traduit en 2000

SAEZ, Emmanuel & ZUCMAN,Gabriel : Le triomphe de l’injustice, Seuil, 2019, traduit en 2020

Pour aller plus loin :

BIHR, Alain & PFEFFERKORN, Roland : Le système des inégalités, La Découverte, 2008

KUZNETS, Simon : Croissance et structure économiques, Calmann Levy, 1965, traduit en 1972

PIKETTY, Thomas : Economie des inégalités, La Découverte, 2015,7e édition