Science et société
La science est un ensemble de connaissances, d’études d’une valeur universelle, caractérisées par un domaine et une méthode déterminés et fondés sur des relations objectives vérifiables.
Domaine étudié notamment par les philosophes : rapport entre le sujet qui connaît et l’objet à connaître. L’épistémologie fait partie de la philosophie des sciences mais va plus loin et analyse le savoir sur le savoir, c’est la science des sciences.
Domaine également étudié par les historiens : intérêt pour les pratiques, les techniques, le contexte social dans lequel elles apparaissent… A l’image de l’analyse de David Edgerton qui montre le rôle clé de technologies simples dans l’innovation au XXe siècle par opposition au culte de la modernité qu’on retrouve parfois dans les théories de la croissance économique.
La sociologie de son côté cherche plutôt à comprendre comment émerge le savoir. Elle s’intéresse au fait et à la manière de connaître des objets et des idées, de former des concepts et des représentations. La sociologie des sciences est une spécialité qui cherche à mettre en évidence les liens entre la connaissance et les facteurs sociaux. Ex : l’universalité de la science, son action sur la société, la rivalité entre scientifiques, la qualité de la science…
La science se construit
Ainsi est apparu tout un courant qui considère que la science ne correspond pas à la définition maximaliste énoncée. Cette approche considère que la connaissance pure n’existe pas réellement, elle découle des conditions sociales, économiques et politiques dans lesquelles elle émerge. Ainsi le « programme fort » énoncé par Bloor (1997) indique que tous les systèmes de connaissance ont un seul et même fondement : la société. La magie, la religion, le mythe ou la science découlent de quatre facteurs :
- la causalité : une explication déterministe
- l’impartialité : explication des croyances admises
- la symétrie : explication des croyances vraies et fausses par la même cause
- la réflexivité : application des schémas explicatifs à tous les domaines
Mais si la science découle du social, elle peut se réduire à une simple idéologie. Or, les frontières entre science et non-science existent et fluctuent. Les travaux de Latour et Callon poursuivent dans cette optique : les aspects techniques, sociaux, politiques et économiques sont inextricablement liés à l’activité scientifique. Cette théorie de l’acteur-réseau ou sociologie de la traduction s’appuie sur une démarche anthropologique (ex: l’étude de la vie en laboratoire, les stratégies de carrières des chercheurs, le fonctionnement du Conseil d’Etat) qui montre que pratiquer la science c’est fabriquer des faits que la communauté doit considérer comme crédibles (ex: les analyses de Pasteur). On notera pourtant que certaines connaissances s’établissent sans réseaux ou malgré des oppositions sociales.
Q : pourquoi y-a-t-il autant de crises de la science ?
Les théories de la connaissance scientifique
L’émergence de la science
Robert Merton (1910-2003) étudie l’émergence de la science et de la technique en Angleterre. Il montre les conséquences sociales des inventions : dès le XVIIe la science s’institutionnalise pour favoriser l’apparition d’un savoir fiable et solide. Ex : organisation professionnelle de la recherche
Merton estime que la science n’est pas liée à des besoins économiques et sociaux mais qu’elle découle des valeurs protestantes. La plupart des recherches ne visaient pas des applications pratiques (phénomène de sérendipité, de découverte par hasard). Les rapports entre la science et la société reposent sur quatre principes :
- l’universalisme : toute vérité peut être vérifiée
- le communalisme : caractère collectif de l’entreprise scientifique
- le désintéressement : éviter que les chercheurs fraudent
- le doute systématique : disponibilité à la critique et à la révision des connaissances
Dès lors, plusieurs autres conséquences sociales apparaissent : la rationalité, l’utilitarisme, l’individualisme, le progrès ou l’amélioration. Ces principes restent toutefois des idéaux qui ne peuvent fonder la science en pratique.
Needham étudie les différences entre science et société à l’Ouest et à l’Est. Il constate que la science moderne repose sur la rationalité, l’empirisme et la systématisation des hypothèses. Ainsi, cette approche occidentale de la science s’est développée grâce au capitalisme et à la démocratie, dont elle est indissociable.
Le processus scientifique découle d’une activité d’observation, d’expérimentation ou de calcul. Les facteurs sociaux ne permettent pas de comprendre ce processus. Ex : c’est le scepticisme de l’expérimentateur qui fonde l’objectivité du savoir, comme le scepticisme de l’électeur fonde la démocratie.
La production des connaissances
Thomas Kuhn (1922-1996) analyse le processus de changement et de tradition dans les sciences. Il montre que la science évolue du fait d’une tension permanente entre tradition et innovation. Les savoirs acquis sont partagés et fondent une communauté scientifique : ce sont les paradigmes. Une révolution scientifique consiste à remplacer un paradigme par un autre. Ce sont des processus sociaux qui mènent au rejet ou à l’acceptation des nouvelles théories.
Pour Imre Lakatos (1922-1974), la croissance des savoirs dépend d’une concurrence entre les producteurs de connaissances. Les programmes de recherche sont testés pour être validés ou non, ce qui leur permet de se répandre et de se développer.
Blume (1974) estime que la science n’est qu’une profession traversée par des champs de pouvoir et des contraintes économiques. La recherche est une industrie qui nécessite des moyens et une organisation afin d’être efficace (comme le montre ses recherches sur les vaccins). Ainsi les travaux de Frédéric Lebaron sur les croyances et les idéologies des économistes montrent les jeux de pouvoir et l’utilisation du capital symbolique pour imposer des discours et des pratiques au politique (ex: convaincre les institutions de pouvoir comme les banques centrales).
Les fondements de la science
La validité des lois scientifiques
La connaissance découle d’une logique d’abstraction rationnelle. Elle traduit une rupture avec le sens commun ou l’expérience immédiate. Si on considère que la rationalité est déterminée par des facteurs sociaux, la crédibilité de lois universelles est remise en cause.
Karl Popper (1902-1994) a donc proposé une méthode qui permet de sortir de cette impasse théorique. On ne peut prouver la validité des théories scientifiques si elles reposent sur des hypothèses, on peut simplement les falsifier c’est-à-dire les tester pour les valider. De même, Popper estime que les théories hypothétiques doivent être révisées en permanence.
Ainsi pour Edmond Malinvaud (1923-2015) les économistes ne font pas de « découvertes », car ils ne font pas apparaître de nouveautés importantes, soudaines et irréversibles … Ils vont simplement chercher à établir empiriquement des phénomènes économiques.
L’expérience scientifique
On distingue l’expérience (vérifier une hypothèse en laboratoire), l’expérimentation (modification d’un phénomène pour l’étudier) et l’observation scientifique.
L’observation va permettre de produire du savoir pour en faire apparaître la cause et les lois. Mais l’observation n’est pas une activité passive d’enregistrement, elle intervient sur le social. Ex : la critique des sondages par Bourdieu ou son analyse du champ scientifique comme une compétition pour le monopole de l’autorité scientifique
C’est l’organisation conceptuelle des informations recueillies par une classification qui donne un caractère scientifique à l’observation. Ce qui explique que plusieurs interprétations scientifiques soient envisageables.
L’économie qui a longtemps été considérée comme une science non-expérimentale, a développé des pratiques visant à tester des hypothèses :
- l’économie comportementale : situation de laboratoire, Ariely ou Vernon Smith
- les expériences naturelles : situation réelle par incident, List
- les expériences aléatoires contrôlées : situation réelle créée, Duflo
L’argumentation scientifique
Les théories de l’argumentation considèrent que la logique scientifique aboutit à des démonstrations et que la logique naturelle débouche sur la conviction ou la persuasion. Le savoir est donc décrit sur une base argumentative.
Selon Passeron, les sciences sociales ne peuvent pas reposer sur des objets simples. Elles proposent des découpages et des définitions interprétatives qui ne relèvent pas d’une logique expérimentale. C’est l’espace non-poppérien du raisonnement, même s’il repose sur des méthodes quantitatives.
Raymond Boudon (1934-2013) montre qu’il suffit de saisir les raisons qui sont à la base des choix ou des actions des individus. L’argumentation permet de donner les bonnes raisons de croire.
Ainsi plusieurs effets peuvent pousser à se convaincre d’idées reçues ou fausses :
- les effets de position : le point de vue
- les effets de disposition : le contexte
- les effets de communication : les informations difficiles à vérifier
- les effets épistémologiques : la confusion entre explication et connaissance
Pour Lazear (2000) l’intérêt des modèles économiques réside dans la solution idéale qu’ils proposent et qui permet d’informer les agents pour qu’ils agissent dans leur meilleur intérêt.
Conclusion
Alors que la science économique fait de la science et du savoir un élément essentiel du progrès, les doutes sur les fondements d’une connaissance universelle et objective remettent en question une vision sans doute naïve : les théories récentes permettent de relativiser sans sombrer dans le relativisme.
Repères bibliographiques
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ARIELY, Dan : C’est (vraiment ?) moi qui décide, Flammarion, 2008
BLOOR, David : « Le « programme fort » à l’épreuve de la mémoire« , Enquête, 1997
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BOURDIEU, Pierre : « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Minuit, 1981
BOURDIEU, Pierre : Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001
DUFLO, Esther : Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, 2009
EDGERTON, David : Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Seuil, 2013
KUHN, Thomas : La structure des révolutions scientifiques, Gallimard, 1962
LAKATOS, Imre : Preuves et Réfutations : essai sur la logique de la découverte mathématique, Hermann, 1984
LAKATOS, Imre : Histoire et méthodologie des sciences, Puf, 1994
LATOUR, Bruno : Les microbes : guerre et paix, Métailié, 1984
LATOUR, Bruno : La science en action, La Découverte, 1989
LATOUR, Bruno : La clef de Berlin, La Découverte, 1993
LAZEAR, Edward : « Economic imperialism », Quarterly Journal of Economics, 2000
LEBARON, Frédéric : La croyance économique, Seuil, 2000
LEBARON, Frédéric : Le savant, la politique et la mondialisation, Editions du Croquant, 2003
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MALINVAUD, Edmond : Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes, Revue d’Economie Politique, 1996
MERTON, Robert : The sociology of science, University of Chicago Press, 1973
NEEDHAM, Joseph : La science chinoise et l’occident, Seuil, 1977
PASSERON, Jean-Claude : Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 1991
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POPPER, Karl : Conjectures et réfutations, Payot, 1953
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