Technologie

Technologie et croissance

C’est à partir de la première révolution industrielle et ses innovations technologiques qu’on fait débuter l’analyse économique moderne. La technologie concerne l’ensemble des théories générales et des études spécifiques des domaines spécialisés de connaissance. C’est l’étude et la maîtrise des techniques. L’idée de fond est à la fois empirique et théorique : les innovations technologiques sont la principale source de la croissance. Schumpeter l’avait exposé sur la base du rôle de l’entrepreneur qui prend des risques pour avoir un monopole, puis quand l’innovation se diffuse à l’ensemble de l’économie on assiste au phénomène de destruction créatrice. Aghion & Howitt (1992) ont formalisé cette approche dans le cadre des nouvelles théories de la croissance. Le rôle de l’innovation permet ainsi de dépasser les effets de la division du travail qui est également une source d’efficacité.

La comptabilité de la croissance économique a, dans un premier temps, fait apparaître un « résidu » non expliqué par la contribution des facteurs de production. Denison (1962) calcule que 20% des 2,93 % de croissance annuelle du revenu américain obtenus entre 1929 et 1957 découlent de ce progrès des connaissances. Dubois, Carré & Malinvaud (1972) montrent que la moitié de la croissance moyenne de 5% en France de 1945 à 1970 est résiduelle. Denison (1985) estime finalement à 1/3 le résidu entre 1929 et 1982 aux USA. Ces travaux permettent d’expliquer le développement des théories de la croissance endogène qui font du progrès technique le facteur déterminant de la création de richesses. Ainsi Romer (1986) montre par exemple que les dépenses de recherche et développement augmentent le stock de compétences et entraînent des rendements croissants.

Technologie et société

Le progrès technique joue aussi un rôle clé pour le développement économique. L’amélioration des conditions de vie économique peut découler soit du volontarisme de certains pays qui ont mis en place des stratégies de rattrapage comme la substitution aux importations ; soit de transferts de technologie grâce à l’implantation de firmes étrangères.

Sauvy (1980) avait décrit le mécanisme de modifications sectorielles associé à la diffusion des technologies. Il montrait ainsi un effet de « déversement » du secteur primaire au secteur secondaire puis au secteur tertiaire car à court terme le progrès détruit des emplois peu productifs mais grâce à de nouveaux débouchés incite à créer à moyen et long terme des emplois plus qualifiés. Cette évolution vers une tertiarisation des économies était perçue positivement au début de l’âge d’or. Fourastié (1949) montre que les services permettent de s’adapter au progrès technique et d’améliorer l’utilisation du travail. Mais Petit (1988) nuance ces mécanismes en rappelant que la croissance tertiaire ne favorise pas les gains de productivité. Les nouvelles technologies ont d’ailleurs progressivement permis de mettre en place de nouvelles organisations du travail (production en juste à temps, flexible, automatisée…) qui entraînent de lourdes contraintes physiques et psychologiques sur les salariés, Askenazy (2002). Cette nouvelle croissance a un impact négatif sur la santé.

Ainsi la réflexion sur les liens entre innovation et richesse invite à penser également l’impact du commerce international et de la division internationale du travail, au rôle du marché du travail et à la productivité, à l’éducation comme aux marchés financiers qui peuvent permettre de financer le changement technologique…

Q : peut-on maîtriser l’évolution technologique ?

L’économie de la connaissance

Le développement économique se fonde en grande partie sur l’amélioration de la compréhension des faits naturels ou sociaux.

L’apparition des connaissances

L’économie de la connaissance est basée sur le savoir. On constate une accélération du rythme de création des connaissances ainsi qu’une dispersion et une décentralisation des processus de création. Trois facteurs essentiels expliquent cette évolution : l’augmentation des investissements depuis 1929 ; le rôle des technologies de l’information ; l’importance de l’accès à la connaissance. Les travaux d’histoire économique insistent sur la durée du phénomène. Landes (1969) décrit ainsi le temps long de l’industrialisation européenne en insistant sur la lenteur du processus. Il existe peu d’innovations de rupture mais plutôt des perfectionnements de procédés, la plupart des inventions mettent du temps à se diffuser. De même, il y a des phases où sciences et techniques progressent et des moments de régression et de repli : la coopération internationale ou l’adhésion sociale sont donc également des éléments clés de la diffusion des savoirs. Mokyr (2017) explique ainsi que la Révolution industrielle a eu lieu en Europe car les Lumières européennes ont jeté les bases d’une « culture de la croissance » : des avancées scientifiques d’une part et une compétition entre pays en raison de la fragmentation politique d’autre part.

L’analyse économique considère que l’apparition des connaissances s’explique par plusieurs concepts. On retrouve notamment le capital humain soit l’ensemble des aptitudes développées par les humains. Becker (1964) en montre le rôle microéconomique : l’éducation et l’expérience constituent un investissement qui permet d’augmenter le revenu. Lucas (1988) en fait un facteur explicatif de la croissance et du progrès technique. La connaissance est également la source d’externalités : la production et la consommation des savoirs peut avoir des effets sur les autres, et en général de nature bénéfique (ex : vaccin). De même, la connaissance peut être considérée comme un bien public. Elle a en effet un coût marginal faible qui favorise les rendements d’échelle et a donc une utilité collective et sociale. Le savoir et la technologie posent ainsi des questions de fond sur leur rivalité et leur exclusion… car Chauveau (1999) ou Galvez-Behar (2020) montrent l’effort récurrent des entreprises, des savants et de l’État pour s’approprier les connaissances, les contrôler, les diffuser autour de la propriété intellectuelle des inventions.

La maîtrise des connaissances

Pour mobiliser les techniques il faut essentiellement développer des services car il s’agit de prestations de nature immatérielle. Il s’agit notamment de la plus grande part de l’emploi dans les économies développées. Le domaine des technologies de l’information et de la communication est particulièrement emblématique de cette relation entre services et maîtrise des connaissances : les équipements de télécommunications et les logiciels sont utilisés par tous les agents économiques mais ils ne restent que des outils qui ne garantissent pas la productivité. Brynjolfsson & McAfee (2014) montrent que cette révolution technologique vient de débuter : c’est le « deuxième âge de la machine ». Le paradoxe de Solow qui indiquait dans les années 1980 que l’utilisation des technologies d’information et de communication n’avait pas de réalité statistique a été dépassé dans les années 1990 avec le succès d’entreprises technologiques et de réels gains de productivité avec baisse de coûts.

Cependant la connaissance permet avant tout de produire des services de meilleure qualité, ce qui reste difficile à appréhender dans un simple cadre comptable. Ex : la traduction. Comme les services constituent l’essentiel de l’activité des pays riches les facteurs prédominants sont leur qualité et la professionnalisation des acteurs car leur production devient de plus en plus complexe et les consommateurs sont de plus en plus exigeants.

Enfin, au niveau mondial se pose la question de l’existence d’une division cognitive du travail basée sur la maîtrise des connaissances et qui influence la localisation des entreprises ou les partenariats. Ex : IBM a cédé son activité de fabrication de PC à Lenovo

L’économie de l’immatériel

Les caractéristiques fondamentales des technologies sont qu’elles reposent sur des connaissances et prennent la forme de services, elles n’ont pas de dimension corporelle. L’économie de l’immatériel étudie les investissements source de croissance endogène.

La recherche et développement (R&D)

Au-delà de la recherche fondamentale ou appliquée, la R&D consiste à mettre en œuvre des innovations dans le but de les commercialiser et d’en tirer profit. C’est un processus aléatoire qui permet d’être en situation monopolistique et qui peut enclencher des phases de destruction créatrice. Il faut donc relier les processus d’éducation et de formation à la capacité à réaliser de la R&D. Katz & Goldin (2008) ont souligné le rôle de l’éducation pour augmenter le capital humain et maîtriser l’innovation technologique. La demande de travail diplômé est de plus en plus forte depuis les années 1950 et se traduit d’ailleurs par des écarts de salaire importants en faveur des compétences les plus rares.

Les travaux empiriques institutionnalistes montrent également que l’éducation est une source essentielle de performance des économies nationales. Amable, Barré & Boyer (1997) décrivent l’existence de systèmes sociaux d’innovation qui mettent en valeur la complémentarité des institutions qui favorisent la diffusion des connaissances et leur transformation concrète en innovation technologique. Ex : cercle vertueux Japonais. Dans le domaine de l’innovation il faut ainsi souligner l’existence forte de la dépendance de sentier : David (1985) montre avec l’exemple du clavier d’ordinateur que l’adoption d’une technologie a des effets forts sur les perspectives futures d’évolution des biens et des services.

Il faut donc être en capacité de mesurer l’innovation. L’OCDE, Eurostat ou l’OST par exemple, utilisent des indicateurs comme les dépenses dans l’enseignement supérieur, l’investissement déclaré en R&D, les acquisitions de logiciels, le nombre de chercheurs, les dépôts de brevets… On distingue généralement les dépenses privées et publiques. Mais avec une telle incertitude sur les résultats que ces données sont parfois peu significatives. Comme le souligne Bomsel (2010) l’économie immatérielle des moteurs de recherche repose avant tout sur les effets d’expériences qu’elles permettent : partage d’informations, référence à des marques, coordination des comportements individuels…

Le capital immatériel

La capacité à financer des évolutions technologiques est à relier aux transformations des grandes entreprises entre XXe et XXIe siècle, Weinstein (2010). Le capitalisme financier a favorisé une gouvernance basée sur la satisfaction des actionnaires qui apportent les capitaux ce qui crée parfois un décalage entre exigences de rentabilité à court terme et investissement productif dans les technologies à moyen et long terme. Dans une économie fondée sur la connaissance, les entreprises doivent organiser leur production en se basant sur la circulation des compétences scientifiques et techniques. Ex : moins d’entreprises intégrées et spécialisées et plus de fonctionnement en réseau avec sous-traitance.

Le développement de l’activité de capital-risque illustre également cette problématique de financement de l’économie immatérielle. Comme l’innovation technologique est aléatoire et que les coûts sont souvent irrécupérables, les modes de financement traditionnels (banques ou marchés) sont peu adaptés et rares. Il faut donc faire appel à des fonds d’investissement qui regroupent généralement des spécialistes de domaines précis et qui vont acheter une partie du capital des entreprises dans le but de réaliser une plus-value.

La protection du capital immatériel passe également par la propriété industrielle et intellectuelle. En instituant un droit de propriété sur les inventions (brevets ou droits d’auteur) les agents peuvent les exploiter commercialement. Il faut toutefois pouvoir les limiter dans le temps et dans l’espace car l’accès à la connaissance joue un rôle essentiel qui a nature de bien public… cela se traduit par un compromis entre la protection de l’inventeur qui est incité par la protection à innover pour être en monopole et l’accès du plus grand nombre à l’innovation. Ex : médicaments, piratage. Dans ce contexte, Evans & Schmalensee (2016) montrent la manière originale dont les plateformes ont trouvé leur modèle économique en mettant en relation des utilisateurs.

Conclusion

La prise en considération des technologies dans l’économie suscite autant d’attentes que de craintes : elle est à la fois source de croissance avec l’innovation et créatrice d’instabilité avec de profonds changements sociaux. On peut paraphraser l’historien Melvin Kranzberg (1917-1995) qui indiquait que la technologie n’est ni mauvaise, ni bonne, ni neutre.

Repères bibliographiques

AMABLE, Bruno ; BARRÉ, Rémi & BOYER, Robert : Les systèmes d’innovation à l’ère de la globalisation, Economica, 1997

ASKENAZY, Philippe : La croissance moderne, Economica, 2002

BECKER, Gary : Human capital, University of Chicago Press, 1964

CHAUVEAU, Sophie : L’invention pharmaceutique, Empêcheurs de penser en rond, 1999

DAVID, Paul : « Comprendre les aspects économiques de QWERTY », Réseaux, 1985

https://www.persee.fr/docAsPDF/reso_0751-7971_1998_num_16_87_3160.pdf

DENISON, Edward : The Sources of Economic Growth in the UnitedStates, Committee for Economic Development, 1962

DENISON, Edward : Trends in American economic growth, 1929-1982, Brookings, 1985

DUBOIS, Jean-Jacques ; CARRÉ, Paul & MALINVAUD, Edmond : La croissance française, Seuil, 1972

EVANS, David & SCHMALENSEE, Richard : De précieux intermédiaires, Odile Jacob, 2016

FOURASTIÉ, Jean : Le grand espoir du XXe siècle, Puf, 1949

GALVEZ-BEHAR, Gabriel : Posséder la science, Éditions de l’EHESS, 2020

KATZ, Lawrence & GOLDIN, Claudia : The race between education and technology, Harvard University Press, 2008

KRANZBERG, Melvin : « Technology and History: « Kranzberg’s Laws » », Technology and Culture, 1986

LANDES, David : L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré, Gallimard, 1969

LUCAS, Robert : « On the mechanics of economic development », Journal of Monetary Economics, 1988

MOKYR, Joel : La culture de la croissance, Gallimard, 2017

PETIT, Pascal : La croissance tertiaire, Economica, 1988

ROMER, Paul : « Increasing returns and long term growth », Journal of Political Economy, 1986

https://www.educ-revues.fr/ID/AffichageDocument.aspx?iddoc=37984

SAUVY, Alfred : La machine et le chômage, Dunod, 1980

WEINSTEIN, Olivier : Pouvoir, finance et connaissance, La Découverte, 2010

Pour aller plus loin :

AGHION, Philippe & HOWITT, Peter : Théorie de la croissance endogène, Dunod, 1998

FORAY, Dominique : L’économie de la connaissance, La Découverte, 2009

GADREY, Jean : Socio-économie des services, La Découverte, 2003

GUELLEC, Dominique : Économie de l’innovation, La Découverte, 2009

MOUHOUD, El Mouhoub : Mondialisation et délocalisation des entreprises, La Découverte, 2008