Les débats économiques

Une vision idéalisée du comportement individuel des agents : la microéconomie

Les concepts de la microéconomie ont été mis en valeur à la fin du XIXe siècle. La « révolution marginaliste » en a fondé les bases : formalisation et professionnalisation. La microéconomie repose ainsi sur quelques hypothèses et notions de fond :

  • L’utilité marginale décroissante : la satisfaction retirée de la dernière unité consommée diminue lorsque la consommation augmente ;
  • La loi des rendements décroissants : à partir d’un certain niveau de production, la productivité d’un facteur diminue ;
  • L’analyse toutes choses égales par ailleurs (ceteris paribus) : on raisonne en équilibre partiel, sans tenir compte des interdépendances entre les différents biens.

L’analyse microéconomique mobilise deux grands outils :

  • La loi de l’offre et de la demande : les prix sont fixés par un processus de tâtonnement jusqu’à atteindre l’équilibre (commissaire-priseur, main invisible … ) ;
  • L’optimum (de Pareto) : solution qui accroît la satisfaction d’un individu sans réduire celle d’un autre.

Dans ce cadre Arrow & Debreu (1954) ont proposé le modèle microéconomique idéal : la « concurrence parfaite ». Elle repose sur plusieurs conditions :

  • L’atomicité de l’offre et de la demande : nombre élevé d’acheteurs et de vendeurs ;
  • L’homogénéité des produits : pas de différence entre biens et service proposés ;
  • La fluidité des facteurs : le capital et le travail circulent librement ;
  • La transparence de l’information : les agents savent tout.

Cette situation est Pareto-optimale car aucun agent ne peut influencer le prix du marché (ils sont price taker). Arrow & Debreu formulent toutefois une hypothèse très restrictive : l’existence d’un « système complet de marché » qui signifie que tous les biens ont un prix et tous les agents connaissent le prix futur de tous les biens. Il n’y a donc aucune incertitude.

Une vision globale de l’économie : la macroéconomie

Les premiers questionnements économiques des « classiques » fin XVIIIe, début XIXe siècle portaient sur la richesse et la pauvreté des Nations. La macroéconomie se distingue ainsi de la microéconomie (même si les deux approches sont nécessairement reliées) : elle consiste à étudier l’économie d’un pays de manière globale. Elle apparaît avec les réflexions de John Maynard Keynes (1883-1946) face à la crise des années 1930. Son cadre conceptuel et analytique repose sur la comptabilité nationale mise en place après-guerre.

Le problème essentiel de la macroéconomie c’est l’agrégation : la somme des comportements individuels peut déboucher sur un résultat agrégé paradoxal (ex : emploi) ; il faut un minimum de cohérence entre microéconomie et macroéconomie (ex : facteurs explicatifs du chômage) ; si la macroéconomie ne repose que sur des facteurs microéconomiques elle ne présenterait pas beaucoup d’intérêt.

La macroéconomie repose sur des constructions :

  • Les données agrégées sont conventionnelles (ne disent pas tout)
  • Elle utilise des équations qui décrivent des comportements globaux
  • Elle mobilise des modèles qui cherchent à combiner les relations entre variables

Q : quelles sont les tensions qui découlent de la méthodologie économique ?

Evolutions du modèle microéconomique

L’analyse microéconomique a mobilisé une modélisation simple et efficace qui a permis d’expliquer de nombreux comportements sociaux, ce qui fait l’objet de débats.

L’extension du modèle microéconomique

Plusieurs auteurs ont appliqué l’analyse microéconomique au delà des marchés de biens et services traditionnels. C’est notamment le cas de Gary Becker (1930-2014) dont la démarche a été qualifiée « d’impérialisme économique ». Il a en effet généralisé le calcul économique des agents à tous les comportements humains : l’éducation, le mariage, la natalité, le crime… Cette démarche a produit des apports essentiels : le temps a un coût d’opportunité (c’est un sacrifice), les goûts des agents sont produits socialement.

La microéconomie a également été appliquée à la politique ou à la pollution car dans chaque situation les agents peuvent comparer les coûts et les bénéfices de leurs choix.

Comme les hypothèses de la concurrence parfaite sont très restrictives, plusieurs solutions alternatives ont été modélisées mais qui s’inscrivent dans le cadre microéconomique. On parle ainsi parfois de la « nouvelle microéconomie ». Elle a permis d’étudier la spécificité des biens publics : comme ils ne sont pas rivaux, ils n’ont pas de prix de marché. C’est généralement l’Etat qui se substitue aux marchés pour le fournir. Ex : la défense ou la justice. Elle a aussi mis en valeur les effets externes (externalités) où le coût ou le bénéfice des décisions des agents est supporté par d’autres individus ou la concurrence imparfaite (l’économie industrielle) qui analyse les marchés réels où les conditions Arrow-Debreu sont remises en cause.

Les dépassements du modèle microéconomique

Comme la microéconomie reposait essentiellement sur une démarche théorique, il a été nécessaire de mettre en place une démarche expérimentale pour en vérifier les résultats. Les hypothèses économiques sont ainsi testées dans des mises en situation concrètes. Les expériences en laboratoire de Vernon Smith montrent ainsi d’une part que le modèle microéconomique peut être validé (convergence vers le prix d’équilibre théorique pour des achats de biens), mais pas systématiquement d’autre part (pour les actifs financiers notamment). De même John List prend appui sur des expériences de terrain pour apprécier la validité de certaines hypothèses. Cette démarche permet de tenir compte des biais psychologiques dans l’observation des comportements.

La microéconomie a développé une modélisation tellement structurée que la concurrence parfaite peut être remplacée par la planification. Le modèle Arrow-Debreu est tellement centralisé qu’il suffit de remplacer le commissaire-priseur par un planificateur central qui effectue tous les calculs d’offre et de demande, Lange (1938). De plus, la microéconomie considère que les agents se comportent sur le modèle de l’homo oeconomicus omniscient et capable de gérer un nombre très élevé d’informations. Herbert Simon (1916-2001) estime que cette hypothèse est irréaliste. Le comportement humain n’est pas aussi rationnel. Un individu se contente d’opter pour une solution satisfaisante et non optimale, c’est la rationalité limitée. Ex : les routines

C’est toutefois Keynes qui a dressé la critique la plus sévère du modèle microéconomique. Comme ce dernier n’explique pas la crise des années 1930 (surproduction, déflation, chômage) Keynes a proposé une nouvelle démarche pour comprendre l’économie : la macroéconomie qui s’oppose à l’idée que le marché laissé seul va rétablir l’équilibre par le mécanisme de prix.

Enjeux de la macroéconomie

Cette nouvelle approche a permis dans un premier temps de mieux comprendre les mécanismes de création de richesse, mais ses conclusions ne font pas toujours consensus.

Utilité de la macroéconomie

A la suite des réflexions de Keynes puis de la construction d’appareils statistiques capables de mesurer les agrégats de la comptabilité nationale, la macroéconomie a favorisé la prise en compte de l’économie au niveau global. Ceci présente plusieurs intérêts : cela permet de déterminer le statut économique d’un pays (riche et développé ou émergent) et d’apprécier ses besoins ou ses contraintes ; la macroéconomie fournit des informations aux gouvernements, entreprises et ménages pour décider Ex : obtenir des hausses de salaire. Le cadre macroéconomique permet également de faire des comparaisons entre pays et au sein des pays. Ex : inégalités de revenu ou de patrimoine. Il sert aussi à formuler des prévisions pour anticiper des choix de consommation, d’investissement ou d’épargne. Ex : budget de l’Etat.

Les données agrégées nécessitent de fournir des cadres d’analyse cohérents et robustes qui vont expliquer des phénomènes économiques. Ex : rôle de la création de monnaie sur le niveau des prix l’inflation, réformer le marché du travail pour créer des emplois. La macroéconomie relève donc pleinement de l’économie politique avec des choix des agents qui ont une influence sur l’organisation des sociétés.

Principaux courants théoriques

On note le rôle fondateur des crises économiques dans l’évolution de la pensée. C’est le cas dès son origine avec la « révolution keynésienne » dans l’ouvrage de 1936. Cependant la Théorie générale n’est pas formalisée. Ce sont d’autres économistes qui ont traduit ses avancées. D’un côté les auteurs de la « synthèse » cherchent à réconcilier Keynes avec la théorie classique, Hicks (1937) ; de l’autre les post-keynésiens prolongent l’analyse dans ses dimensions les plus radicales (exemple : l’incertitude).

L’approche keynésienne sera remise en question par le monétarisme qui se développe dans le contexte de la crise des années 1970 (stagflation, déséquilibres monétaires et hausse du prix du pétrole). Les années d’après-guerre étaient marquées par le « keynésianisme » : la simplification des idées de Keynes considérant que l’Etat peut piloter l’économie par des politiques budgétaires et monétaires pour relancer ou de ralentir les cycles. L’échec de ces politiques face à la nouvelle crise a remis au premier plan l’approche classique de la monnaie défendue par Milton Friedman (1912-2006). Il considère que les politiques économiques inspirées par Keynes n’ont pas d’effet de long terme et ne peuvent se traduire que par des hausses de prix (inflation). Cette analyse justifiera les politiques de rigueur et de désinflation des années 1980.

La macroéconomie contemporaine est aujourd’hui inspirée par des « nouveaux classiques » très critiques sur le rôle de l’Etat et des « nouveaux keynésiens » qui estiment que le marché n’est pas toujours efficace. Le consensus est difficile à trouver sur le fond même si la plupart des approches cherchent systématiquement à établir des fondements microéconomiques à l’analyse macroéconomique sur la forme.

Conclusion

Microéconomie et macroéconomie évoluent et restent source de débats. Des approches hétérodoxes se développent à côté d’analyse plus modérées.

Repères bibliographiques

ARROW, Kenneth & DEBREU, Gérard : « The Existence of an Equilibrium for a Competitive Economy« Econometrica, 1954

BECKER, Gary : « Voir la vie de façon économique », Journal des Economistes et des Etudes Humaines, 1993

FRIEDMAN, Milton (dir.) : Studies in the quantity theory of money, University Of Chicago Press, 1956

FRIEDMAN, Milton : Inflation et systèmes monétaires, Calmann-Lévy, 1968

HICKS, John : « M. Keynes et les classiques : proposition d’une interprétation » in Théorie macro-économique Textes fondamentaux, Marc Bertonèche & Jérôme Teulié (dir.), Puf, 1937

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

LANGE, Oskar : On the economic theory of socialism, McGraw, 1938

LIST, John : « Why economists should conduct field experiments and the 14 tips for pulling one off », Journal of Economic perspectives, 2011

https://pubs.aeaweb.org/doi/pdfplus/10.1257/jep.25.3.3

SIMON, Herbert : Administration et processus de décision, Economica, 1947

SIMON, Herbert : Les sciences de l’artificiel, Gallimard, 1996

SMITH, Vernon : Papers in experimental economics, Cambridge University Press, 1992

Pour aller plus loin

BECKER, Gary : Human capital, University of Chicago press, 1964

BECKER, Gary : The economic approach to human behavior, University of Chicago press, 1976

BECKER, Gary : Accounting for tastes, Harvard University press, 1996

EBER, Nicolas & WILLINGER, Marc : L’économie expérimentale, La Découverte, 2012

FRIEDMAN, Milton : The counter-revolution in monetary theory, Institute Of Economic Affairs,1970

LAVOIE, Marc : L’économie postkeynésienne, La Découverte, 2004

SERRA, Daniel : « Un aperçu historique de l’économie expérimentale : des origines aux évolutions récentes », Revue d’économie politique, 2012

https://www.cairn.info/revue-d-economie-politique-2012-5-page-749.htm?contenu=article