Un nouveau mode de pensée
On considère que la pensée économique débute avec la construction de réels systèmes d’analyse d’ensemble. On peut ainsi retenir deux optiques différentes : soit inclure les précurseurs comme le mercantilisme (première prise en compte de la dimension économique en politique) et la physiocratie (première représentation du circuit économique) soit partir de la Richesse des nations d’Adam Smith (première grande synthèse de l’impact de l’économie sur la société).
Les premiers penseurs de l’économie ne sont, en effet, pas des économistes de profession. Ce sont le plus souvent des philosophes ou des praticiens de l’économie (ex : marchands, médecins) voire des conseillers du prince. Leur point commun est de prendre en compte dans leur réflexion les facteurs économiques : richesse, satisfaction, rareté, échange…
Un contexte original
Contexte politique
Lié à la notion d’Etat Nation en train de s’imposer sur le système féodal. L’Etat Nation repose sur des souverains détenteurs du pouvoir absolu et centralisé sur un territoire et un peuple. Il impose ses institutions : justice, administration fiscale et armée. Or celles-ci nécessitent des ressources pour fonctionner.
L’économie politique apparaît ainsi avec la modernité (la Renaissance). L’expression est consacrée par Antoine de Montchrestien (1575-1621), un juriste français, en 1615. L’économie est « politique » car elle a pour but de conseiller les dirigeants des Etats Nation.
Contexte économique
Le développement des échanges commerciaux à l’échelle mondiale sous l’impulsion des grandes découvertes et des conquêtes territoriales (l’Amérique).
Les échanges découlent d’une logique prédatrice : le commerce des esclaves, les flux de métaux précieux (or et argent) prélevés dans les pays conquis …
Contexte intellectuel
La période de la Renaissance est marquée par un essor des connaissances. Les dogmes religieux de l’époque médiévale sont remis en cause (la Réforme), l’humanisme se développe et la méthode de découverte scientifique des lois de la nature par la raison et l’expérience (Copernic, Galillée) se met en place.
Q : les précurseurs de l’économie ont-ils réellement fait de l’économie ?
Le mercantilisme
Les premiers « économistes » ont des préoccupations liées aux pouvoir des nations : l’économie n’est qu’un des moyens d’affirmation de la puissance d’une Nation.
Puissance et richesse
On qualifie souvent ces auteurs de « mercantilistes » car ils réfléchissent aux moyens d’accroître la richesse de l’Etat en utilisant l’échange marchand.
Les exportations, l’industrie ou le commerce sont des moyens de multiplier les richesses qui bénéficieront à l’Etat, qui peut lever des impôts et financer ses dépenses.
Pourtant le mercantilisme n’a pas de cohérence idéologique : il regroupe des pensées variées et propres à des pays (Espagne, Portugal, France…). On regroupe ces auteurs sous ce « label » car leurs problématiques sont proches (la richesse est l’accumulation de monnaie, le protectionnisme fonde la politique commerciale).
Cette absence de cohérence se retrouve dans les débats sur la monnaie : Jean Bodin (1529-1596) considère que l’accroissement de la masse de métaux précieux se traduit par un renchérissement du prix des produits alors que l’abondance d’or est considérée comme un moyen d’assurer la force d’un pays.
Politiques mercantilistes
Le mercantilisme confond la puissance et la richesse et considère qu’un Etat doit cumuler :
- Poids du nombre : la croissance démographique fournit des ressources aux pays pour commercer, exploiter les ressources ou faire la guerre
- Abondance de l’argent : plus un pays dispose de monnaie, plus il dispose de moyen pour mener son action.
- Intervention de la puissance publique : il faut réglementer les échanges de manière à ce qu’ils soient favorables à la Nation.
Ex : restriction des importations pour protéger les marchands nationaux, favoriser les exportations sauf pour les produits jugés primordiaux
Incarnation politique en France : Colbert (1619-1683) cherche à favoriser l’activité industrielle française en créant des institutions (manufactures) ou en réglementant (droit des sociétés). Ce qu’on appelle aujourd’hui la politique industrielle.
Évolution de l’idée mercantiliste
Vision économique qui a servi de repoussoir à Adam Smith au moment de fonder une théorie de la richesse des Nations : le mercantilisme et ses implications sont antinomiques avec la liberté des individus de consommer ou de produire.
Regain analytique avec Heckscher (1931) spécialiste de l’économie du commerce mondial qui montre le lien fort entre la politique commerciale mercantilisme et le développement des Etats.
Retour au mercantilisme dans le contexte de la mondialisation car les Etats cherchent toujours à dominer les forces économiques. Ex : la notion de Colbertisme high tech, Cohen (1992) ou le volontarisme économique, Pastré (2006)
La physiocratie
C’est une approche économique essentiellement française.
Précurseurs de l’école française : Boisguilbert (1646-1714) & Cantillon (1697-1734)
Boisguilbert est magistrat. Dans Le détail de la France (1697) il cherche à analyser l’appauvrissement de la France sous le règne de Louis XIV. Selon lui, cette contre performance est liée à une sous-utilisation du potentiel de consommation et de production et à l’obsession monétaire (détention de capitaux) issue de la pensée mercantiliste. Il distingue ainsi deux classes : les laboureurs et les marchands qui créent de la richesse économique ; et le Beau monde (noblesse et propriétaires fonciers) qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Ces deux classes doivent coopérer pour faire circuler la richesse. Pour Boisguilbert, le succès économique revient si on laisse jouer l’ordre naturel des prix.
Cantillon, homme d’affaires de cultures anglaise et française. Il publie son Essai sur la nature du commerce en général vers 1730. Il y défend l’idée que la richesse provient de la terre et du travail. Dès lors, les prix découlent de la quantité de terre ou de travail utilisée pour produire : ils peuvent varier en fonction des conditions du marché mais la valeur reste la même. C’est en fonction de cette valeur que les individus vont mobiliser des ressources et obtenir des rentes ou du profit. Bien que spécialiste des techniques financières (banque ou change) Cantillon considère que la monnaie n’est qu’une marchandise dont la valeur découle du stock de métaux précieux qui la garantit. Par contre, il montre que si la monnaie circule rapidement, elle permet de faciliter les échanges.
Une pensée centrée sur l’agriculture
La physiocratie : école de pensée française qui estime que la richesse provient de la nature. Caractéristique d’une volonté d’établir une « science nouvelle », Steiner (1998), qui permettrait de mieux comprendre le monde qui nous entoure : les économistes s’appuient sur l’exigence scientifique énoncée par Descartes et cherchent à convaincre le plus grand nombre du bien fondé de leur analyse. On parle de la « secte des économistes ».
Le représentant le plus réputé de cette école est le médecin, François Quesnay (1694-1757) qui publie Le tableau économique en1758. Pour les philosophes économistes comme lui, c’est donc l’agriculture qui est à l’origine de la richesse créée. Sa circulation entre les agents peut être représentée dans un tableau (zigzags) qui décrit les flux monétaires et réels de l’économie.
Une pensée libérale
Quesnay pense établir les lois économiques naturelles de la société : la propriété, la liberté et l’autorité. Il propose ainsi une classification des acteurs économiques : les propriétaires qui vivent de leurs rentes ; la classe productive qui exploite la terre ; la classe stérile (tout le reste).
La physiocratie suppose donc la liberté des échanges (liberté des grains) et la baisse des impôts sur la classe productive (corvée). Elle permet d’appuyer un véritable programme politique, la physiocratie constitue la première réelle école de pensée.
Turgot (1727-1781) qui fut Contrôleur général est considéré comme celui qui appliqua la politique économique physiocrate en instaurant la liberté des grains en 1774 avant d’échouer à mettre en œuvre d’autres mesures libérales sur les impôts ou les corporations.
Conclusion
Ce sont des systèmes de pensée qui contiennent les germes de ce que deviendra la science économique, mais qui ne voient pas la révolution industrielle qui s’annonce.
Références
COHEN, Elie : Le Colbertisme « high tech », Hachette, 1992
FACCARELLO, Gilbert : Aux origines de l’économie politique libérale Pierre de Boisguilbert, Anthropos, 1986
HECKSCHER, Eli : Mercantilism, Routledge, 1931
MURPHY, Antoin : Richard Cantillon le rival de Law, Hermann, 1986, traduit en 1997
PASTRÉ, Olivier : La méthode Colbert, Perrin, 2006
QUESNAY, François : Physiocratie, Flammarion, 1991
STEINER, Philippe : La « science nouvelle » de l’économie politique, Puf, 1998
STEINER, Philippe : « François Quesnay », in Le dictionnaire des grandes œuvres économiques, GREFFE, Xavier ; LALLEMENT, Jérôme & DE VROEY, Michel (dir.), Dalloz, 2002
TURGOT, Anne Robert Jacques : Formation et distribution de richesses, Flammarion, 1997
WEULERSSE, Georges : Le mouvement physiocratique en France (de 1756 à 1770) Deux tomes, Mouton, 1910
WEULERSSE, Georges : La physiocratie sous les ministères de Turgot et de Necker (1774-1781), Puf, 1950