La science économique étudie la manière dont les agents (individus, entreprises et pouvoirs publics) font des choix et leurs conséquences sur l’utilisation des ressources d’une société. les ménages ou les entreprises… L’histoire économique est la branche de l’histoire qui étudie la production, la distribution et l’utilisation des ressources permettant la satisfaction des besoins individuels et sociaux1.
L’économie et l’approche des historiens
L’histoire est l’étude du passé pour chercher à le reconstituer. Un chercheur va institutionnaliser l’histoire économique : Camille-Ernest Labrousse (1895-1988). Il étudie les mouvements de prix au XVIIIe2 ou la crise économique qui est à l’origine de la Révolution française3. Labrousse va devenir le pilier universitaire des recherches en histoire économique du fait de son statut de professeur à la Sorbonne.
En parallèle, apparaît un courant intéressé par les questions économiques et sociales, et ayant une ouverture forte sur les autres sciences sociales : l’école des Annales (du nom de leur revue). Marc Bloch (1866-1944) étudie dans cette optique l’histoire rurale de la France4 en insistant sur les aspects économiques et sociaux.
Enfin, héritier de l’école des Annales, Fernand Braudel (1902-1985) va développer une histoire du capitalisme à partir du Moyen Age5 et encourager de nombreuses initiatives de recherches économiques.
En parallèle l’influence du marxisme dans le système universitaire pousse aussi à étudier les questions économiques. Mais l’histoire économique et sociale devient progressivement moins centrale à partir des années 1970.
L’histoire et l’approche des économistes
Les économistes ont progressivement réduit leur prise en compte des aspects spatiaux ou temporels de leur science. Un ensemble de recherches vont appliquer les modèles de l’économie aux faits historiques, c’est la nouvelle histoire économique (cliométrie).
C’est aujourd’hui cette approche qui domine l’histoire économique (en économie). Ex : Robert Fogel (1926-2013) critique le rôle primordial du chemin de fer sur la croissance économique des USA6 en considérant de manière contre-factuelle (et s’ils n’avaient pas existé) que l’impact économique sur la croissance est faible ; il montre également7 que l’esclavage n’a pas été éradiqué pour des causes économiques (il était rentable) mais pour des raisons politiques (sic).
La première révolution industrielle
La notion même de « révolution » industrielle est une expression consacrée en histoire assez tardivement (à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe). Elle caractérise les changements profonds que connaissent les pays européens à partir des années 1770. Cette première révolution s’accompagne de l’apparition des théories « classiques » qui expliquent les changements sociaux par la prise en compte des intérêts personnels des individus.
Le terme « révolution » reste assez mal adapté car les changements s’inscrivent dans la durée. La révolution industrielle plonge en effet ses racines au Moyen Age : les inventions technologiques (ex : horloges) ; les modifications du monde du travail (ex : artisans) ; le développement de sources d’énergie (ex : machines-vapeur)8 datent de l’époque médiévale.
L’échelle de cette révolution est réduite : le phénomène est essentiellement européen9.
Révolution industrielle et révolution agricole
Les liens entre industrie et agriculture sont essentiels :
- rôle des grands propriétaires terriens en Angleterre au cours du XVIIIe siècle : méthodes d’exploitation agricole, remembrements… Naissance d’un capitalisme agricole avec effet d’entraînement, concurrence et progrès technique. Capacité à nourrir la population
- en France le phénomène finit par s’imposer mais de manière moins forte qu’outre-Manche.
- débat sur les relations entre révolution agricole et révolution industrielle : on peut considérer qu’elle en est à l’origine (développement démographique, accumulation de capitaux, production des autres branches comme la métallurgie, ou usages dans le textile)10.
On peut aussi considérer que la révolution agricole n’est pas la condition déterminante mais simplement une condition nécessaire du passage de l’agriculture vers l’industrie. L’enchaînement n’est pas clair ni radical11. Le commerce colonial anglais a certainement été plus stimulant pour la demande. Ex : révolution industrielle en France.
Révolution industrielle et révolution technique
- utilisation de machines de manière efficace pour produire à grande échelle avec des débouchés12.
- nombreuses inventions qui se diffusent rapidement dans l’économie (avancées de la science, de l’ingénierie et de l’éducation).
- l’énergie nouvelle de la révolution industrielle est la vapeur grâce au charbon (pompage d’eau des mines, automatisation de la production).
- l’industrie textile est ainsi à la pointe du progrès (brevets déposés outre-Manche qui prend une avance décisive). La métallurgie également.
- les grandes entreprises industrielles et les usines font leur apparition.
- la croissance démographique du XVIIIe en Europe influence à la fois la demande (par la consommation) et l’offre (par le travail).
- débat sur le rôle de l’offre et de la demande : on peut considérer qu’il s’agit d’un changement économique tiré par la demande et qui incite ensuite à proposer des innovations technologiques13. D’un point de vue strictement économique par contre c’est surtout une « révolution industrieuse » : la quantité de travail a joué un rôle plus important que les inventions14, c’est le « putting out system ».
- révolution des transports (canaux, chemin de fer vapeur).
L’industrialisation
La révolution industrielle est suivie par une phase de diffusion au cours du XIXe siècle qu’on appelle « industrialisation » ou « capitalisme libéral ». La nation qui domine l’économie mondiale est l’Angleterre.
Le libre-échange
- développement du libre-échange comme doctrine dominante (Ricardo).
- caractère asymétrique des échanges économiques internationaux.
- débat sur le libre échange : surtout mis en avant lorsqu’il sert les intérêts des puissances commerciales15 : protectionnisme de l’Angleterre dans l’industrie textile par rapport à l’Inde. Développement de grandes compagnies marchandes internationales, des entreprises industrielles et financières nécessaires pour organiser l’économie à l’échelle du monde.
Le monde du travail
- la classe dominante est la bourgeoisie
- le monde du travail subit précarité et conditions de travail pénibles16. Apparition du salariat17 pour travailler dans l’industrie (qualification) mais relation de court terme.
- la main d’œuvre est nombreuse et peu coûteuse (rentabilise l’investissement).
- libre circulation des travailleurs (réglementations sur les métiers ou sur les pauvres progressivement abolies).
- agglomération des populations dans les foyers industriels.
- la réglementation ne permet pas aux citoyens de s’associer pour défendre des intérêts (libéralisme), débuts de l’organisation du monde : opposition au machinisme, mutuelles et assurances pour les métiers, mouvement révolutionnaire (1848). Mais seule une élite ouvrière est sensibilisée à ce mouvement.
Références
- Guillaume Daudin : « Histoire économique », in Économie, Albin Michel, 2007 ↩︎
- Ernest Labrousse : Esquisse du mouvement des prix et des revenus au XVIIIe siècle, Edition des Archives Contemporaines, 1933 ↩︎
- Ernest Labrousse : La crise de l’économie française à la veille de la Révolution, Puf, 1944 ↩︎
- Marc Bloch : Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Pocket, 1931 ↩︎
- Fernand Braudel : La dynamique du capitalisme, Flammarion, 1985 ↩︎
- Robert Fogel : Railroads and American Economic Growth, John Hopkins University Press, 1964 ↩︎
- Robert Fogel : Without Consent or Contract, Norton, 1989 ↩︎
- Comme le montre également l’historien Jean Favier : De l’or et des épices, Fayard, 1987, les marchands médiévaux sont porteurs des principes qui caractérisent l’entrepreneur moderne : la prise de risque, la capacité d’organisation, la connaissance des marchés… ↩︎
- Pour l’historien Fernand Braudel (1985), le capitalisme industriel se fonde sur le capitalisme marchand. Les cités Etats du Moyen Age (Venise, Anvers) avaient développé une extraordinaire activité marchande sur le plan mondial. L’industrie vient simplement prendre le relais des négociants : les Etats décident de produire sur place plutôt que de dépendre d’autres pays. ↩︎
- Walt Rostow : Les étapes de la croissance économique, Seuil, 1960 ou Paul Bairoch : Révolution industrielle et sous-développement, Mouton, 1963 ↩︎
- François Crouzet : Histoire de l’économie européenne, Albin Michel, 2000 ↩︎
- Patrick Verley : L’échelle du monde, Gallimard, 1997 ↩︎
- David Landes : Richesse et pauvreté des Nations, Albin Michel, 1983 ↩︎
- Jan de Vries : The Industrious Revolution: Consumer Behavior and the Household Economy, 1650 to the Present, Cambridge University Press, 2008 ↩︎
- Comme le montre l’analyse de Paul Bairoch : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993 ; entre 1815 et 1914 le Royaume-Uni et l’Europe alternent les phases de libre-échange et de protectionnisme ; le libéralisme fut par ailleurs imposé aux futurs pays du Tiers Monde qu’ils s’agissent de colonies ou de pays formellement indépendants. ↩︎
- Le temps de travail n’est, par exemple, pas réglementé : il dépend des capacités physiques des travailleurs et de la volonté d’imposer la discipline dans les entreprises, voir Edward Thompson : Temps, discipline et capitalisme industriel, La Fabrique, 1967. ↩︎
- Robert Castel : Les métamorphoses de la question sociale Une chronique du salariat, Fayard, 1995 ↩︎