Un marché pour le travail
Le marché du travail est le lieu de rencontre de l’offre et de la demande de travail. Les principaux traits caractéristiques de la participation au marché du travail au cours du XXème siècle sont : l’augmentation du travail féminin et la stagnation du travail masculin ; la modification de la structure de l’emploi (paysan, ouvrier, service) et l’augmentation de la formation et de la qualité de la main d’œuvre.
En principe, l’équilibre sur le marché du travail découle de la confrontation entre offre et demande qui fait apparaître le prix du travail (le salaire).
L’offre de travail
C’est un arbitrage entre loisir et consommation : le travail doit permettre d’obtenir un revenu pour consommer. Mais si le salaire n’est pas suffisant compte tenu de leurs préférences, les individus ne participent pas au marché.
Une hausse de salaire entraîne un double effet : de substitution (le loisir devient plus cher on lui substitue de la consommation) ; de revenu (le pouvoir d’achat augmente et la demande de loisir aussi). L’offre de travail générale (agrégée) augmente plus fortement avec le salaire que l’offre individuelle. Mais l’ensemble du raisonnement est avec information parfaite… où l’offre est croissante en fonction du pouvoir d’achat (salaire divisé par les prix).
La demande de travail
C’est la décision d’embauche de la part des entreprises : comparaison entre le coût d’un salarié et le revenu qu’il apporte (à la marge). La demande est décroissante en fonction du salaire réel. Elle dépend de plusieurs facteurs : le coût du travail ; la structure du marché du travail ; la technologie ; les conditions de marché du bien (ou service) produit. En général le facteur travail est un substitut des autres facteurs de production.
C’est l’entreprise qui supporte les coûts du travail. On en distingue deux : embauche et séparation. Ils concernent le salaire, la formation et le licenciement. Ces derniers constituent en principe un frein à l’embauche. Les effets de la réduction des coûts du travail ne sont pas univoques car ils se traduisent par une augmentation des embauches et des licenciements.
Q : quelles sont les conditions d’équilibre du marché du travail ?
Le comportement des salariés
Les rigidités sur le marché du travail s’expliquent par les institutions : syndicats et salaire minimum ou si l’information sur le marché du travail est imparfaite.
Les institutions : salaire minimum et syndicats
Si le salaire minimum est fixé à un niveau trop élevé, il crée un rationnement.
Mais Card & Krueger (1995) montrent en étudiant la restauration rapide dans le New Jersey qu’un salaire minimum peut augmenter l’emploi. Le salaire minimum permet de lutter contre la pauvreté des actifs : c’est une incitation au travail. Il faut donc prendre en compte son montant par rapport au salaire d’équilibre et la productivité des salariés.
Si les syndicats négocient collectivement les salaires cela peut se faire par un arbitrage avec l’emploi. On peut ainsi analyser les modes d’action des syndicats et leur impact sur les négociations salariales : centralisation ou non, par branche ou généralistes…
Lindbeck & Snower (1988) expliquent ainsi une partie du chômage par le fait que les syndicats protègent les salariés qui ont un emploi (insiders) car ils obtiennent une rémunération supérieure à celle du marché. Les outsiders ne sont pas pris en compte, il y a segmentation du marché du travail.
Les chocs
Les retournements de la conjoncture économique ont des effets sur le marché du travail. Blanchard & Summers (1986) montrent qu’un choc économique permet aux entreprises de se séparer des insiders (c’est l’effet d’hystérèse). Comme l’entreprise doit se restructurer pour faire face aux nouvelles conditions de marché, elle peut se passer des salariés les plus anciens et les plus protégés afin de recomposer sa force de travail.
Dès lors, un choc économique va empêcher les anciens salariés de proposer leurs services.
Ceci explique le chômage de longue durée car les chocs font perdre leur qualification et leur productivité marginale aux agents.
La recherche d’emploi
C’est la prise en compte de l’imperfection du marché du travail, on parle de « job search » pour exprimer le coût que subissent les agents qui cherchent un emploi.
Phelps (1970) estime que les agents arbitrent entre un travail aujourd’hui au salaire connu ou un travail plus tard à un meilleur salaire avec un coût d’attente : il existe donc un chômage en fonction du seuil que les agents se fixent pour obtenir un meilleur revenu.
Ceci explique l’intérêt des allocations chômage, alors qu’elles sont en principe une rigidité.
Le comportement des employeurs
Les producteurs qui souhaitent disposer de travailleurs peuvent avoir des pratiques qui ne permettent d’appliquer le modèle théorique du marché.
Le salaire d’efficience
Cette théorie montre que les entreprises sont prêtes à proposer un salaire plus élevé que celui du marché pour inciter le salarié à accroître sa productivité.
Solow (1979) montre que les entreprises échangent du salaire contre de la productivité : le salaire maximise le profit quand les travailleurs sont incités à fournir des efforts. Le salaire élevé permet aux entreprises d’attirer les meilleurs et de se séparer des salariés peu productifs. Cela impacte le taux de rotation de la main d’œuvre.
D’autres approches mobilisent l’économie de l’information :
Akerlof (1982) estime que les salariés ont une conception de la justice sociale qui implique l’existence d’un juste salaire : si les entreprises ne proposent pas ce salaire équitable, les salariés ne feront pas d’effort. Ce salaire peut être supérieur à celui du marché.
Pour Shapiro & Stiglitz (1984) les entreprises ne peuvent observer la productivité du salarié (c’est l’aléa moral) pour inciter les travailleurs on augmente les salaires : le salarié qui ne fournit pas d’efforts perd un salaire supérieur à celui du marché. C’est le modèle du tire-au-flanc qui joue sur la peur du renvoi.
Le dualisme
Basé sur une approche sociologique des relations de travail. Piore & Doeringer (1971) estiment que le marché du travail se divise en deux secteurs : le premier comporte des hauts salaires et une haute protection de l’emploi ; le second des bas salaires et une faible protection. Les entreprises cherchant à composer une main d’œuvre efficace, réduite et adaptée à leurs besoins.
Dans une approche économique, le dualisme s’explique par le coût de surveillance de la main d’œuvre. Pour faire face aux fluctuations de l’activité on utilise des travailleurs du second secteur alors qu’on paye les salariés du premier secteur au salaire d’efficience.
Le chômage d’équilibre : la rencontre contrariée entre salariés et employeurs
C’est l’étude des flux du marché du travail : passage de l’emploi au chômage.
Un renouveau empirique
La rotation de la main d’œuvre : sur le marché du travail ont lieu simultanément de nombreuses destructions et créations d’emploi.
Pour Davis & Haltiwanger (1996) la destruction est contracyclique (moindre en cas d’expansion) la création n’est que faiblement procyclique. C’est donc la distribution des emplois qui change. Phénomène très marqué aux USA, moindre en Europe. On estime que l’économie française crée et détruit 10 000 emplois en moyenne chaque jour.
Les modèles d’appariement : c’est la probabilité de trouver un emploi quand on est chômeur en fonction de la formation, de la mobilité géographique ou de tout autre facteur.
Mortensen & Pissarides (1994) étudient les appariements entre travailleur et employeur pour d’étudier l’adéquation entre l’offre et la demande de travail car il existe simultanément un taux de chômage et un taux d’emploi vacant, et de faire apparaître les frictions.
Un renouveau théorique
L’innovation : pour Aghion & Howitt (1992) si la croissance économique s’explique par un processus de destruction créatrice, cela peut impliquer des destructions d’emploi.
La complémentarité des institutions : pour Amable ; Demmou & Gatti (2004) il faut tenir compte des interactions entre la réglementation sur le marché des biens, le marché financier et le marché du travail : le système le plus efficace consiste à combiner concurrence et sécurité de l’emploi.
Conclusion
Débats portent toujours sur les mêmes questions : rigidités, coût du travail … Il faut combiner cette analyse avec les politiques de l’emploi.
Références
AGHION, Philippe & HOWITT, Peter : « A model of growth through creative destruction », Econometrica, 1992
AKERLOF, George : « Labor Contracts as Partial Gift Exchange », Quarterly Journal of Economics, 1982
AMABLE, Bruno ; DEMMOU, Lilas & GATTI, Donatella : « Institutions, chômage et inactivité dans les pays de l’OCDE », Revue Economique, 2007
BLANCHARD, Olivier & SUMMERS, Lawrence : « Hysteresis and the European unemployment problem », NBER Working Paper, 1986
CARD, David & KRUEGER, Alan : Myth and Measurement: The New Economics of the Minimum Wage, Princeton University Press, 1995
DAVIS, Steven & HALTIWANGER, John : Job creation and destruction, MIT Press, 1996
DOERINGER, Peter & PIORE, Michael : Internal labor markets and manpower analysis, Heath and Company, 1971
LINDBECK, Assar & SNOWER, Dennis : The insider-outsider theory of employment and unemployment, MIT Press, 1988
PHELPS, Edmund (dir.) : Microeconomic Foundations of Employment and Inflation Theory, Norton, 1970
MORTENSEN, Dale & PISSARIDES, Christopher : « Job Creation and Job Destruction in the Theory of Unemployment », Review of Economic Studies, 1994
SHAPIRO, Carl & STIGLITZ, Joseph : « Equilibrium unemployment as a worker discipline device », American Economic Review, 1984
SOLOW, Robert : « Another possible source of wage stickiness », Journal of Macroeconomics, 1979