Une vision de l’économie à long terme
Notion à ne pas confondre avec l’industrialisation qui concerne le développement des activités de transformation (secteur secondaire) et une période historique. La politique industrielle est un ensemble d’actions prises par les pouvoirs publics pour modifier et orienter l’évolution des activités économiques.
On oppose la politique industrielle à la politique conjoncturelle, qui a pour but de réguler l’activité économique càd les leviers budgétaires et monétaires. On parle de politique structurelle puisqu’elle modifie les structures de l’économie.
Son but ultime est d’améliorer la compétitivité des agents économiques càd leur capacité à affronter la concurrence.
En France, c’est à partir de 1983 que la politique industrielle revient au centre du débat. Ex : Cohen (1989) décrit les interventions de l’Etat face au déclin industriel issu de la crise de 1974. Elle est donc liée au contexte de crise et de compétition internationale. Ex : la politique menée entre 1986 et 1988.
La modification des structures de l’économie
Les questions de politique industrielle sont donc indissociables de la remise en cause du consensus keynésien et des critiques fortes de la politique économique (monétaristes et nouveaux classiques).
La politique industrielle repose sur de nombreux outils : la politique fiscale (déductions incitatives), les subventions publiques (recherche et développement), les grands projets (Airbus, Ariane, TGV …) ou la réglementation (concurrence).
La politique industrielle découle des avancées de la théorie de la croissance et des faits stylisés qui y sont associés :
- La croissance du revenu mondial accélère fortement sur longue période
- Les variations du PIB par habitant sont fortes à moyen terme et selon les pays
- Les trajectoires de croissance nationales sont très diverses (ex : rattrapage)
- Les inégalités de revenu se sont accrues avec la croissance dans les pays et entre les pays (même si des réductions sont constatées depuis les 90’s)
- Le progrès technique est source de croissance mais entraîne également des inégalités de revenu dans les pays développés
Q : quelle est l’influence du renouveau de la politique industrielle sur les débats économiques ?
La politique de croissance
On retrouve les problématiques des théories de la croissance. L’augmentation des richesses est un élément déterminant de l’efficacité économique des Nations. C’est un objectif de long terme dont la maîtrise est particulièrement difficile. Ex : pays en développement.
Les trajectoires de croissance
Rappels : les difficultés de mesure de la croissance : PIB, PIB par habitant, productivité.
La croissance est un phénomène qui apparaît avec la révolution industrielle.
La question du rattrapage (voir économie du développement).
On soulignera les liens complexes entre croissance et inégalités : Kuznets (1955) considère que la croissance entraîne d’abord un accroissement des inégalités avant de se réduire. Bourguignon & Morrison (2003) montrent que la réduction des inégalités dans les pays sont remplacées par des inégalités entre pays. Milanovic (2016) considère toutefois qu’on peut constater l’émergence d’une classe moyenne plus aisée dans les pays émergents.
Le rôle de la productivité dans la croissance et les difficultés à maîtriser les sources des gains de productivité. Ex : les TIC, paradoxe de Solow et critique de Gordon
Les théories de la croissance exogène proposaient des leviers d’action sur la croissance :
Pour Harrod (1939) & Domar (1946) une croissance équilibrée n’est possible que si l’épargne et l’emploi sont eux même équilibrés par l’investissement. D’où une politique visant à favoriser l’épargne (sinon la croissance est sur le « fil du rasoir » soit très instable).
Ramsey (1928) avait établi la règle d’or de la croissance : il existe un taux d’épargne qui maximise la consommation par habitant si le taux d’intérêt réel est égal au taux de croissance du PNB.
Mais pour Solow (1956) dans le cadre de la théorie classique le rendement marginal du capital est décroissant. La croissance dépend donc à long terme de la démographie et du progrès technique (exogène). Agir sur l’investissement ou l’épargne est inutile.
Les nouveaux modèles de croissance
Plusieurs approches ont renouvelé l’analyse de la croissance et des politiques publiques :
Romer (1986) considère que la croissance découle d’effets d’apprentissage associés à des rendements croissants. La politique industrielle doit donc favoriser les agglomérations d’entreprises et les externalités.
Mankiw, Romer & Weil (1992) estiment que la croissance découle du capital humain. La politique économique consiste à orienter une partie de l’épargne vers la formation.
Aghion & Howitt (1992) montrent que la croissance découle de l’innovation par un phénomène de destruction créatrice. D’où une politique ciblée sur l’innovation.
Les politiques économiques mises en œuvre découlent de ces différentes théories. Ex : la stratégie de Lisbonne au niveau européen
La politique industrielle vise donc plusieurs grands objectifs :
- Réduire les disparités régionales pour répartir les biens publics territorialement. Ex : régimes spécifiques pour l’investissement outremer, fonds structurels européens ;
- Favoriser l’éducation et l’innovation. Ex : brevets, droits d’auteur, enseignement supérieur ou professionnel ;
- Créer les institutions adaptées. Ex : Agence Nationale pour la Recherche, programme des investissements d’avenir, marchés financiers.
L’intervention publique a ainsi pour but d’orienter et soutenir les efforts des entreprises afin de leur permettre de produire mieux grâce au progrès technique. Les débats restent intenses sur la durée de la propriété intellectuelle notamment, les choix d’investissements… mais globalement dans une vision optimiste du progrès technique et de la croissance défendue par Brynjolfsson & McAfee (2014) modérée par la domination économique qui en découle pour les entreprises du secteur numérique, Lévêque (2017).
Toledano (2020) montre également que la réussite des grandes entreprises numériques n’est pas que la conséquence de la liberté d’entreprendre et de l’innovation, elle s’explique en grande partie par leur capacité à modifier les règles juridiques en leur faveur et à verrouiller la concurrence.
La politique de concurrence
La politique économique cherche à établir des marchés compétitifs, c’est l’Etat facilitateur.
Elle découle des critiques de la politique conjoncturelle et vise trois domaines.
La réglementation des prix et de la concurrence
L’Etat met un terme à la régulation des prix pour favoriser la désinflation. Ex : ordonnance de 1986 en France. Cependant l’Etat conserve une politique de prix publics autonome. Ex : les tarifs de l’électricité, le remboursement des médicaments
Dans ce cadre, l’Etat doit réguler les relations de concurrence. C’est par exemple la démarche de l’ordolibéralisme allemand, Commun (2016). La liberté des prix est encadrée par des institutions visant à éviter les ententes ou les abus de domination. Ex : l’autorité de la concurrence
De même, l’Etat privatise les entreprises qui opèrent sur des marchés concurrentiels ou met en œuvre l’ouverture à la concurrence. Ex : le transport ferroviaire
L’économie de marchés financiers
Face aux contraintes de l’endettement public et du fait de l’ouverture croissante des économies, le financement par une économie de crédit (d’endettement) n’est plus suffisant.
L’Etat réorganise le secteur financier en permettant le décloisonnement bancaire, en favorisant la désintermédiation. La fiscalité est favorable pour l’épargne investie en actions.
Les marchés financiers mettent en œuvre des innovations financières. Ex : billets de trésorerie, OPCVM
Dès lors, la politique économique assure la régulation prudentielle du marché financier.
Ex : normes comptables internationales, Autorité des Marchés Financiers
La capitalisation boursière se développe fortement. Elle permet à des entreprises moyennes d’obtenir des sources de financement.
Enfin, l’Etat met un terme à la réglementation des changes dans le cadre de la libre circulation des capitaux au niveau européen.
Cette politique cherche à inciter les entreprises à investir (mais la rentabilité reste nécessaire).
La politique de compétitivité
L’Etat doit améliorer la compétitivité-prix des entreprises sur son territoire. Les pouvoirs publics cherchent à augmenter leur attractivité. Ils mobilisent plusieurs outils. Ex : les réductions d’impôts sur les sociétés, les réductions de charges, la flexibilité du travail
Par ailleurs, la politique économique cherche à aider les entreprises et particulièrement les PME en établissant des réglementations favorables aux affaires. Les pouvoirs publics favorisent la création d’entreprise (aides fiscales, simplifications administratives) et simplifient les procédures collectives en cas de difficultés (redressement, liquidation). De même, l’Etat pilote l’aide au financement. Ex : Banque Publique d’Investissement
Enfin, la politique de compétitivité prend en compte les aspects territoriaux et géographiques. L’Etat cherche à encadrer la reconversion industrielle de secteurs ou de régions, mais il doit tenir compte des contraintes européennes : marché unique, aides publiques, concurrence fiscale… Ex : zones urbaines, bassins d’emploi, pôles de compétitivité
Conclusion
La politique industrielle est à nouveau au centre des préoccupations car elle mobilise toute la panoplie de la politique économique. Aujourd’hui on considère en effet qu’existe une « théorie de la croissance unifiée » développée par Galor (2011) qui combine le rôle du progrès technique avec les évolutions démographiques pour expliquer l’histoire économique.
Cependant, il est essentiel de la comprendre dans une perspective de compétition internationale et de politique commerciale.
Références
AGHION, Philippe & HOWITT, Peter : « A model of growth through creative destruction », Econometrica, 1992
BOURGUIGNON, François & MORRISON, Christian : « Inequality among world citizens », American Economic Review, 2003
BRENDER, Anton & PISANI, Florence : Les marchés et la croissance, Economica, 2001
BRYNJOLFSSON, Erik & McAFEE, Andrew : Le deuxième âge de la machine Travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique, Odile Jacob, 2014, traduit en 2015
COHEN, Elie : L’Etat brancardier Politiques du déclin industriel (1974-1984), Calmann Levy, 1989
COMMUN, Paticia : Les ordolibéraux Histoire d’un libéralisme à l’allemande, Les Belles Lettres, 2016
DOMARD, Evsey : « Capital, expansion, rate of growth and employment », Econometrica, 1946
GALOR, Oded : Unified Growth Theory, Princeton University Press, 2011
GORDON, Robert : The rise and fall of American growth, Princeton University Press, 2016
HARROD, Roy : « An essay in dynamic economic theory », Economic journal, 1939
KUZNETS, Simon : « Economic growth and income inequality », American Economic Review, 1955
LÉVÊQUE, François : Les habits neufs de la concurrence Ces entreprises qui innovent et raflent tout, Odile Jacob, 2017
MANKIW, Gregory ; ROMER, David & WEIL, David : « A contribution to the empirics of economic growth », Quarterly Journal of Economics, 1992
MILANOVIC, Branko : Inégalités mondiales Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l’égalité des chances, La Découverte, 2016, traduit en 2019
RAMSEY, Frank : « A mathematical theory of saving », Economic journal, 1928
ROMER, Paul : « Rendements croissants et croissance à long terme », Idées, 1986
SOLOW, Robert : « Une contribution à la théorie de la croissance économique », in Problématiques de la croissance, Gilbert ABRAHAM-FROIS (dir.), Economica, 1956
TOLEDANO, Joëlle : GAFA Reprenons le pouvoir !, Odile Jacob, 2020
Pour aller plus loin :
BÉNASSY-QUÉRÉ, Agnès ; COEURÉ, Benoît ; JACQUET, Pierre & PISANI-FERRY, Jean : Politique économique, De Boeck, 2017
COMBE, Emmanuel : La politique de la concurrence, La Découverte, 2016
FORAY, Dominique : Economie de la connaissance, La Découverte, 2018
GUELLEC, Dominique : Economie de l’innovation, La Découverte, 2017
LÉVÊQUE, François : Economie de la réglementation, La Découverte, 2004
LÉVÊQUE, François & MÉNIÈRE, Yann : Economie de la propriété intellectuelle, La Découverte, 2003