Contexte historique : les révolutions politiques en France et en Amérique ont fait suite à celles en Angleterre (qui a débouché sur la monarchie constitutionnelle). Ces grands moments historiques ont mis en valeur : la souveraineté populaire ; la souveraineté nationale ; l’existence de droits de l’homme ; le rôle déterminant de la raison (rationalité).
Pourtant, bien que connu et pris en compte par les autres pays européens (voire combattu) le phénomène révolutionnaire n’est pas directement traduit dans des idées politiques. Des théoriciens, par contre, se mettent à penser l’histoire et vont discuter ces nouveaux concepts. Ainsi, en Allemagne (qui n’existe pas encore en tant que Nation) deux auteurs vont reformuler les apports de philosophie politique des révolutionnaires. De même, en Angleterre et en France, plusieurs penseurs vont s’opposer de manière vigoureuse aux fondements théoriques de la révolution.
La pensée allemande de l’histoire prolonge / dépasse la conception politique des Lumières : elle repose sur la raison ; elle croit au progrès ; elle est universaliste.
La pensée de l’histoire peut en être aussi l’inverse pour son versant contre-révolutionnaire et conservateur (qui sera étudié dans le prochain thème) : elle rejette la raison ; elle rejette l’individu ; elle rejette l’universalisme.
On associera donc dans ce thème ceux qui dépassent la révolution et ceux qui la refusent : ils partent des mêmes phénomènes et débouchent sur des points de vue apparemment opposés (et symétriques).
Q : la pensée de l’histoire peut-elle servir en dehors des révolutions ?
Immanuel Kant (1724-1804)
Emmanuel Kant est un philosophe allemand. Sa pensée n’est pas de visée directement politique, pourtant cette dimension se retrouve dans de nombreux ouvrages.
Les apports kantiens
Il défend une théorie de la connaissance objective : certaines connaissances existent à l’état pur, ce sont celles qui sont conformes à la nature et qui découlent de l’expérimentation. La philosophie de Kant est à l’origine de la conception moderne de la science. De même, Kant défend une vision fortement morale du comportement humain : l’homme est un sujet libre qui se donne des lois auquel il doit obéir. Il faut tenir ses engagements.
Quand il réfléchit sur les Lumières, Kant montre que pour devenir libre et autonome, l’individu doit utiliser la Raison. Mais cette recherche de la Raison est freinée par une peur de la liberté. En effet, les citoyens peuvent préférer la domination car elle ne nécessite pas autant d’efforts que la liberté. Dès lors, il faut discuter publiquement des lois que les individus souhaitent adopter et décider en fonction de la Raison.
La philosophie de l’histoire
Dans Idée d’une histoire universelle (1784) Kant synthétise son analyse : l’individu seul rencontre des difficultés à devenir un sujet moral. Pourtant, Kant pense que si l’on s’intéresse aux individus pris dans leur ensemble dans une perspective temporelle (l’histoire universelle) on peut résoudre ce problème.
La morale est une Idée, un objectif qu’on ne peut pas atteindre, mais que l’on recherche quand même. Au delà de la race ou de la Nation (cosmopolitisme) la Raison appelle donc la paix. Kant croit en l’existence d’une paix universelle entre les Nations.
Notion assez moderne qu’on retrouve dans les objectifs diplomatiques de certaines organisations internationales (ONU principalement) et qui traduit la volonté de la période des Lumières de consacrer par le droit certains grands principes.
Une philosophie critique
Kant est un penseur critique, mais dans un sens différent de la dénonciation (comme Marx ou Bourdieu). Il cherche à questionner les limites des concepts qu’il étudie. Ainsi, il condamnera à la fois les excès de la Révolution française (la Terreur) et les outrances de certains contre-révolutionnaires. De même, il cherche à réconcilier l’ordre et la liberté.
Il faut permettre à des individus naturellement égoïstes de vivre en société. Pour Kant, seul le droit est capable d’y parvenir.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)
Georg Wilhelm Friedrich Hegel est également un philosophe allemand. Il défend une philosophie rationaliste de l’histoire. Cette approche doit permettre de réconcilier la liberté, l’individualisme, l’ordre …
Hegel propose une démarche ambitieuse et systématique : il considère que la philosophie est une science (la politique en est une sous-partie) qui obéit à la logique. Il va ainsi développer dans Principes de la philosophie du droit (1821) une conception de l’Etat, de la société et de l’histoire. Ses Leçons sur la philosophie de l’histoire sont publiées post-mortem.
L’État rationnel
La pensée de Hegel répond aux questions pratiques (Empire napoléonien notamment) et aux questions théoriques de son temps. On peut lire sa philosophie comme une réplique à l’individualisme libéral d’Adam Smith : la rationalité ne viendra pas de la somme des intérêts individuels mais d’une instance supérieure, l’Etat. Seul l’Etat peut garantir le bon fonctionnement de la société. Il permet de régler les problèmes d’interdépendance entre individus du fait des bouleversements économiques (ex : pauvreté).
De plus, l’Etat est le garant de la règle de droit : il dépasse les sujets individuels et leurs intérêts en fournissant un cadre commun. C’est la synthèse de l’individuel et du collectif (comme chez Kant). L’Etat permet l’émergence de citoyens qui forment une communauté. Hegel estime que l’individu est donc citoyen dans une société et une communauté.
La société
Hegel met en avant une contradiction de base : les relations civiles sont caractérisées par l’égoïsme des individus et la nécessité de l’interdépendance. Sans coopération on ne peut rien obtenir des autres. De cette réciprocité découle une tension : le bien être d’un individu est lié à celui des autres. Il faut donc établir des garanties juridiques (rappel : c’est le rôle de l’Etat).
La société doit permettre de satisfaire les besoins, c’est pourquoi elle fonctionne selon une division du travail. Cette interdépendance entraîne donc une organisation rationnelle. De même, les relations sociales rendent nécessaire une protection de la propriété privée. On retrouve à nouveau la nécessité de l’Etat, seul capable de garantir la sécurité des biens.
L’histoire
La philosophie hégélienne tend à concilier les changements sociaux et l’ordre juridique. Cette démarche est particulièrement appuyée dans sa conception de l’histoire : le sens de l’histoire est d’aller vers l’avènement de l’Etat rationnel.
Pour Hegel la société dans laquelle il vit a atteint un tel niveau de développement que l’histoire est finie (ou bientôt finie). L’Etat a résolu les contradictions entre intérêts particuliers et intérêt général.
La pensée de Hegel a fait l’objet de nombreuses critiques : certains la considèrent d’inspiration monarchique (du fait du rôle essentiel de l’Etat) voire réactionnaire (partisan d’un retour à l’ordre social antérieur)… Elle va pourtant servir de fondement à l’approche marxiste : elle donne un sens à l’histoire.
Edmund Burke (1729-1797)
Si les penseurs de l’histoire que sont Kant & Hegel ont pu être séduits par les débuts de la Révolution française (ou par les idées qu’elle défendait), ils ont progressivement pris leur distance avec son évolution politique : Terreur, Empire…
Par opposition, Edmund Burke a dès l’origine formulé une critique forte et radicale du phénomène révolutionnaire. Son approche est à l’origine du conservatisme, il défend une vision politique contre-révolutionnaire et antidémocratique. Dans les Réflexions sur la révolution en France (1790) il expose les griefs d’un phénomène qu’il ne peut accepter :
- la révolution est le fruit d’une notion abstraite (la Raison) qui ne peut que déboucher sur le chaos
- la recherche de la liberté et de l’égalité s’opposent à la nature et à la tradition (à l’expérience de l’histoire)
Pour Burke, l’organisation sociale est le fruit d’un travail lent et progressif d’amélioration qui permet de déceler ce qui est bon pour l’homme. On retrouve ici certaines notions du droit naturel auxquelles Burke ajoute la vertu et la liberté comme condition d’une vie sociale et politique harmonieuse.
Par opposition au régime français, Burke montre que le système politique anglais s’est construit par la recherche d’une combinaison entre ordre et liberté. Les révolutionnaires souhaitent au contraire établir des règles de droit générales et universelles (de manière centralisée et définitive).
Pour Burke, les règles que les individus doivent respecter découlent de la morale et de la tradition. De même, tout individu n’est pas apte à diriger politiquement un pays. Une expérience est nécessaire (Burke est aristocrate, membre du Parlement…).
Il faut toutefois reconnaître à la pensée de Burke une force de conviction : elle n’est pas réactionnaire. Sa philosophie lui permet de défendre la tolérance religieuse (catholiques irlandais) ou l’indépendance des Etats Unis d’Amérique. Il met en cause l’aspect doctrinaire et dogmatique des révolutionnaires (anticipant les critiques de la philosophie politique communiste).
La tradition française du conservatisme
Elle s’incarne dans le légitimisme qui vise à défendre la tradition royale et n’accepte pas les dérives qui découlent du processus révolutionnaire. Leur objectif est avant tout la restauration du pouvoir monarchique.
Joseph De Maistre (1753-1821) ou Louis Bonald (1754-1850) en sont les auteurs les plus emblématiques. Le second publie la Théorie du pouvoir politique et religieux en 1796 et le second les Considérations sur la France en 1797. Leurs analyses s’inscrivent dans la période de désenchantement qui suit les changements radicaux mis en œuvre par les révolutionnaires.
Maistre et Bonald développent une approche de l’histoire qui s’inspire de Burke mais s’en distingue nettement en se basant essentiellement sur les spécificités de la France. Ils réfutent avec vigueur la pensée révolutionnaire en réaffirmant la doctrine absolutiste et religieuse : les hommes sont vaniteux, ils ont cru pouvoir dominer l’ordre social… Le conservatisme devient essentiellement anti-démocratique.
Pour Maistre la révolution est un phénomène « providentiel » qui s’est imposé par la force des circonstances. Les racines du mouvement sont européennes et la révolution s’est étendue à la France. Elle découle d’un culte de la rationalité qui a détruit l’ordre social avec les droits de l’homme, des peuples ou l’universalisme.
Pour Bonald les principaux responsables de la révolution sont les philosophes qui sont à l’origine d’idées fausses et en contradiction avec la religion catholique. Les relations sociales doivent se baser sur la tradition. C’est une critique sévère de la raison individuelle qui fonde la contre-révolution.
Scruton (2017) évoque la modernité du conservatisme et sa longévité dans l’histoire des idées politiques en Europe. C’est une démarche qu’on ne peut réduire à une vision réactionnaire : elle protège contre les illusions du progrès en se basant sur les valeurs, la culture et la tradition.
Conclusion
La pensée politique de l’histoire mène aussi à la tradition intellectuelle des libéraux comme Chateaubriand (1768-1848) qui accepteront certaines idées de la révolution (la défense des libertés en particulier) tout en critiquant sa remise en cause de l’autorité royale ou des valeurs religieuses.
Repères bibliographiques
BENETON, Philippe : Le conservatisme, Puf, 1988
KOJEVE, Alexandre : Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, 1989
PHILONENKO, Alexis : L’œuvre de Kant, Vrin, 1972
SCRUTON, Roger : Conservatisme, Albin Michel, 2017
STRAUSS, Léo : Droit naturel et histoire, Plon, 1949
WEIL, Eric : Hegel et l’Etat, Vrin, 1950