L’Europe monétaire et financière

Une construction institutionnelle

La volonté de créer une banque centrale commune aux pays européens est une décision économique et surtout politique. Les pays de l’UE ont fait le choix d’une banque centrale indépendante du pouvoir politique, càd indépendante sur le plan des opérations (décisions autonomes prises conformément aux traités), des dirigeants (mandat sans révocation) et des sources de financement. En Europe a été mis en place un modèle original : le Système Européen de Banques Centrales (SEBC) auquel adhèrent volontairement les pays membres.

Le SEBC traduit la volonté d’accompagner le marché unique et s’explique par la recherche d’un cadre financier simplifié (au regard des problèmes de changes ou de spéculation).

La Banque Centrale Européenne (BCE) a pour mandat principal la stabilité des prix et le soutien éventuel aux politiques économiques. Approche monétariste.

L’Eurosystème est composé de la BCE et des Banques centrales des pays membres de la zone euro (19 sur 27). C’est le dispositif principal du SEBC. Il gère la politique monétaire, collecte des informations statistiques et régule les secteurs bancaire et financier.

Le traité de Maastricht (1992) est le fondement juridique du SEBC, il est à l’origine de la création de l’euro et a instauré la politique monétaire européenne (de type fédérale).

Macroéconomie de l’union économique et monétaire

Plusieurs critères macroéconomiques de convergences ont été définis pour intégrer la zone euro : le taux d’inflation ne doit pas dépasser 1,5 % de la moyenne des trois meilleurs ; le taux de change doit être stable ; le déficit public doit être inférieur à 3 % du PIB ; l’endettement public doit être inférieur à 60 % du PIB ; le taux d’intérêt ne doit pas dépasser 2 % de la moyenne des trois meilleurs. Ces critères reposent sur l’idée que les économies mettant en commun leur monnaie doivent être dans des situations économiques proches.

Le système avait été renforcé par la Pacte de stabilité et de croissance (1997) qui sanctionne le non-respect des critères. Même si son fonctionnement a été assoupli… suite aux difficultés conjoncturelle des grands pays.

Dans ce cadre, la Commission européenne joue un rôle important dans l’analyse et la coordination des politiques économiques (méthode ouverte de concertation où chaque pays présente ses objectifs aux partenaires) même si la politique budgétaire ou industrielle est beaucoup moins intégrée au niveau européen.

Q : comment s’organise l’économie monétaire et financière en Europe ?

La création d’une monnaie unique européenne

La question d’une intégration monétaire spécifique à l’Europe se pose dans les années 1970.

Une réponse à l’échec du système monétaire international.

Rapport Werner (1970) propose d’harmoniser les politiques monétaires et de change au niveau européen pour accompagner le rapprochement commercial.
Objectifs :

  • Renforcer le rôle de l’Europe dans le SMI ;
  • Unification du marché européen

Vision ambitieuse (finalement proche du SEBC) mais qui n’a pu être mise en œuvre dans les années 70 où les pays ont apporté des réponses nationales en termes de politiques économiques.

Face au flottement généralisé des monnaies : l’Allemagne et le Benelux ainsi que des participants occasionnels ont mis en place un flottement par rapport au dollar (informel) avec des marges de fluctuation : c’est le serpent monétaire (1972).

Les difficultés économiques et sociales de certains membres (Angleterre, Italie) et les divergences économiques rendent peu efficace le mécanisme qui sera perturbé par le premier choc pétrolier.

En 1979, c’est pourtant ce modèle qui sert de référence au Système Monétaire Européen (SME) : France, Allemagne, Benelux, Italie, Danemark et Irlande instaurent un système de changes fixes entre eux autour d’une nouvelle unité monétaire, l’ECU composée d’un panier de monnaies.

La disparité des situations macroéconomiques (inflation notamment) le rendait également très fragile. Mais, grâce à des politiques de coopération et des ajustements de taux de changes, le SME a fonctionné jusqu’en 1992 avec deux caractéristiques :

  • Système dominé par l’Allemagne : Deutsch Mark comme monnaie de référence ;
  • Système crédibilisé par l’Allemagne : réputation de la Bundesbank / inflation.

L’indépendance de la Banque centrale conduisant empiriquement à une inflation plus faible selon Alesina & Summers (1993) et l’histoire économique allemande ont conduit la Bundesbank à s’affirmer comme le pivot du SME autour d’une gestion monétaire très rigoureuse.

Malgré les différents facteurs de crise des années 1990 (spéculation contre la Livre Sterling, crise immobilière, guerre du Golfe…) qui y ont mis un terme, le SME a favorisé la convergence des taux d’inflation de ses membres et cela a poussé les gouvernements des pays à inflation forte à ne pas dévaluer et donc à gagner en crédibilité, Rogoff (1985).

L’union économique et monétaire

L’approfondissement du marché unique a conduit les pays de la CEE à parachever l’harmonisation en mettant en place l’Union Economique et Monétaire (UEM). Ce passage à une unification monétaire s’est réalisé en plusieurs étapes : la participation au mécanisme de change du SME : parités fixes ; la libre circulation des capitaux et l’indépendance des banques centrales ; la création d’une monnaie unique dans un cadre institutionnel européen (circulation de l’euro en 2002).

L’UEM est un choix économique et politique. On peut l’analyser économiquement par le triangle d’incompatibilité de Mundell (1960) : il n’est pas possible de concilier liberté de circulation des capitaux, parités fixes et autonomie de la politique monétaire.

Mais l’adoption du traité de Maastricht a montré les difficultés politiques d’une intégration plus poussée mélangeant l’économie et d’autres sujets. Ex : referendum français. Comme le montre Tsoukalis (1997) pour le cas allemand, le choix de l’UEM obéit plus à une logique politique qu’économique : il a garanti l’intégration de l’Allemagne dans l’Europe.

C’est la thèse de Bordo & Jonung (1999) le futur de l’UEM ne pourra passer que par une forte unité politique car les difficultés économiques sont nombreuses : pas de prêteur en dernier ressort, pas de coordination fiscale, pas de solidarité financière entre Etats…

L’Europe financière

L’intégration monétaire est indissociable de la construction d’un marché financier européen. Elle pose des questions plus économiques qu’historiques…

Une zone monétaire optimale ?

La théorie des zones monétaires optimales développée par Mundell (1961) apporte la réponse de principe à la construction monétaire européenne : un système de taux de change fixe est le plus approprié pour des pays intégrés économiquement. Le critère essentiel pour obtenir une zone monétaire optimale est d’assurer la mobilité des facteurs de production, ce qui explique en grande partie la construction européenne.

Une zone monétaire optimale fournit aux participants un gain d’efficience monétaire : la réduction de l’incertitude et des coûts de transaction. Ex : Bean (1992) convertir un billet dans les devises européennes lui fait perdre la moitié de sa valeur.

Cependant une zone monétaire optimale induit une perte de stabilité économique : les pays rejoignant l’aire monétaire abandonnent leur capacité de mener une politique monétaire autonome ou de modifier son taux de change.

Plus l’intégration économique entre les pays membres de la zone est poussée, plus le gain d’efficience est élevé et plus la perte de stabilité est importante. Un pays a intérêt de participer à une zone monétaire et de fixer un taux de change qui équilibre le gain et la perte.

La dimension financière du marché unique

Elle est le produit de l’adaptation de l’Europe aux mutations financières internationales : la libéralisation des opérations financières et la globalisation des activités financières. Ex : la bourse de Londres est la principale place de marché pour les opérations de change ou les transactions en Euro sans appartenir à l’Eurosystème.

D’après Aglietta & Valla (2017) un système financier doit résoudre le dilemme efficacité / sécurité : un système stable s’accompagne d’une moins grande efficacité et réciproquement.

Trois critères illustrent ce dilemme : la place des marchés financiers dans les circuits de financement qui reste réduite en Europe comparativement au financement bancaire ; le degré de séparation des banques et des autres institutions financières qui s’est réduit ; la concentration bancaire qui s’est accrue (fusions ou rapprochements).

D’où le développement des crises financières internationales périodiques.

L’Europe financière est fondée sur des libertés fondamentales qui montrent les choix récents orientés vers l’efficacité : la liberté d’établissement ; la libre circulation des capitaux (1990) ; la libre prestation de services financiers (1993).

Les conséquences du système financier européen sont donc triples et contradictoires : les flux de capitaux entraînent des gains d’efficacité ; mais le système financier est fragilisé par les risques d’instabilité ; ainsi les politiques économiques subissent des pertes d’efficacité (délocalisations, concurrence fiscale, pas de politique monétaire autonome).

Conclusion

L’Europe monétaire et financière ne peut se comprendre sans une dimension politique.

Références

AGLIETTA, Michel & VALLA, Natacha : Macroéconomie financière, La Découverte, 2017

ALESINA, Alberto & SUMMERS, Lawrence : « Central Bank independence and macroeconomic performance », Journal of Money Credit and Banking, 1993

BEAN, Charles : « Economic and monetary union in Europe », Journal of Economic Perspectives, 1992

https://pubs.aeaweb.org/doi/pdfplus/10.1257/jep.6.4.31

BORDO, Michael & JONUNG, Lars : « The future of EMU: what does the history of monetary unions tell us? », NBER, 1999

MUNDELL, Robert : « The Monetary Dynamics of International Adjustement under Fixed and Flexible Exchange Rates », Quarterly Journal of Economics, 1960

MUNDELL, Robert : « A theory of optimum currency area », American Economic Review, 1961

ROGOFF, Kenneth : « The optimal degree of commitment to an intermediate monetary target », Quarterly Journal of Economics, 1985

TSOUKALIS, Loukas : The new European economy revisited, Oxford University Press, 1997