Pensée politique et culture

École de Francfort et totalitarisme

L’école de Francfort apparaît en 1923 avec la fondation de l’Institut de recherches sociales qui développe une théorie critique de la société. Elle regroupe des auteurs inspirés par Marx et Freud dont les analyses portent essentiellement sur les aspects culturels autour d’une volonté d’émanciper le salariat. C’est une institution en marge de l’université mais qui y est rattachée. Elle repose sur un financement par mécénat. Son originalité est d’être d’essence fondamentalement pluridisciplinaire et de développer un dialogue entre la philosophie, les sciences sociales et les arts.

L’école de Francfort est marquée par l’essor des régimes totalitaires dans les années de l’entre-deux-guerres. Cela conduira une grande partie de ses représentants à s’exiler face à la montée du nazisme avant de pouvoir revenir en 1949. Les principaux auteurs sont d’origine juive et subiront des persécutions raciales. Ainsi Adorno part pour le Royaume-Uni en 1934 avant de rejoindre les Etats-Unis en 1938. Cet exil favorisera le développement de leur pensée. Ce n’est d’ailleurs qu’à partir des années 1950 que l’appellation « d’école de Francfort » apparaîtra.

Les membres de l’Institut constatent l’échec des mouvements ouvriers dans les sociétés industrielles. Ils sont déçus par la mise en œuvre du socialisme en URSS ou l’échec de la révolution allemande (1919). L’école de Francfort fait le lien entre capitalisme et inégalités ou se penche sur la culture de masse. Leur approche est fondamentalement progressiste mais fondée sur une théorie critique (inspirée notamment de Kant mais surtout de Hegel). Il faut prendre en considération l’idéologie au-delà des simples forces économiques.

Pessimisme et liberté

Dans une Allemagne industrialisée et performante économiquement, les structures politiques sont demeurées largement conservatrices. C’est une prospérité sans accroissement des libertés. La théorie critique portée par l’école de Francfort exprime les inquiétudes et angoisses liées à l’avènement de la modernité.

La faiblesse du régime de Weimar et la montée du nazisme constituent pour l’école de Francfort un défi à la compréhension de la politique. Le totalitarisme ayant en effet bénéficié d’un véritable soutien populaire et intellectuel. Ce pessimisme se poursuit dans l’après-guerre après l’expérience des régimes fascistes et globalement totalitaires. La question fondamentale consiste ainsi à étudier si le totalitarisme a bien disparu ?

Les théoriciens de l’école de Francfort ont marqué la pensée politique du XXe siècle et en sont des auteurs emblématiques. Ainsi Walter Benjamin (1892-1940) s’intéresse au statut de l’œuvre d’art à partir du moment où elle est techniquement reproductible. Il défend une vision esthétique en opposition avec cette dimension commerciale. L’art devrait être indépendant de son exposition et stimuler les êtres humains. C’est notamment pour cela qu’il considère le métier de traducteur comme essentiel pour conjuguer théorie et création.

De même Herbert Marcuse (1898-1979) qui est considéré comme l’inspirateur des mouvements étudiants de mai 1968 illustre bien l’évolution de cette école vers une plus grande radicalisation (à relier peut-être au terrorisme d’extrême gauche des 1970’s). Dans L’homme unidimensionnel (1965) Marcuse délivre une critique sévère de la raison technique qui classe, calcule, organise et se présente comme naturelle alors qu’elle implique la domination et l’aliénation par autrui.

Q : la culture permet-elle de dépasser la politique ?

Theodor Adorno (1903-1969)

Philosophe, sociologue et musicologue allemand.

Rationalité marchande et culture

Adorno part du constat d’une autodestruction de la raison avec la disparition de l’émancipation et le retour de l’aliénation. Il déplore l’apparition d’une véritable industrie culturelle. Cette culture de masse modèle les goûts des individus par le biais d’une propagande médiatique découlant de l’évolution des outils de communication (radio, cinéma…). Elle se caractérise par une forte domination idéologique qui fait perdre la fonction subversive de l’art. Cette standardisation est une perte de richesse qui réduit la culture à une fonction de consommation. L’individu est liquidé dans la masse et peut facilement être manipulé. La raison a pris une place excessive dans la pensée, elle implique des restrictions fortes des libertés et fait l’impasse sur la dialectique (le dépassement des contradictions).

L’œuvre d’art n’a pas de fonctionnalité alors qu’on pense qu’elle a un sens (c’est le fondement de l’esthétique). Elle faisait ses preuves sur le marché jusqu’à l’avènement de l’industrie culturelle. L’artiste n’était pas libre. Mais à présent avec l’avènement du capitalisme l’art n’existe plus en dehors du marché, la culture n’a plus que vocation à devenir une marchandise et servir les intérêts du capital. Dans ses écrits de musicologie, Adorno étudie et interprète ainsi les œuvres dans leur contexte social de réception ou de conception ainsi que leurs aspects techniques.

Dans les années 1930 l’opposition sociale est forte entre prolétariat et bourgeoisie. La majorité n’a pas accès à l’œuvre d’art. C’est un problème d’éducation selon Adorno. Or l’industrie culturelle s’y substitue. Pour Benjamin, il semblait qu’une culture prolétarienne à potentiel révolutionnaire était tout de même possible. Cette « théorie du choc » culturel suppose que l’œuvre d’art détruit la subjectivité bourgeoise, favorise la fuite face à la vie quotidienne et permet l’émancipation, la démocratisation (ex : l’apparition du dessin animé). Adorno constate que la culture de masse a été mobilisée par les régimes totalitaires. Il reste inquiet des conditions de la rencontre entre l’art et les catégories populaires.

Dans Dialectique de la raison (1947) rédigé avec Horkheimer ils documentent les effets de l’industrie culturelle et la réduction des individus au rôle de consommateurs d’art. Le capitalisme ne permet pas d’être éduqué à la culture. Ils décrivent un schéma d’exploitation basé sur la contrainte d’un mode de production qui ne repose que sur le profit.

Les structures de pouvoir

Pour Adorno le pouvoir en général comporte des racines totalitaires car ses structures impliquent des hiérarchies. Dans La dialectique négative (1966) il propose de penser les conséquences du pouvoir autour d’une méfiance envers l’autorité.

L’ouvrage s’inspire d’Hegel et du triptyque thèse/antithèse/synthèse mais estime que la recherche d’un dépassement des idées et de leurs contradictions fonde l’approche totalitaire. La dialectique négative repose au contraire sur un réalisme face aux catastrophes politiques induites par les choix sociaux, comme la révolution bolchévique qui n’a finalement rien de démocratique ou le capitalisme qui opprime les individus de manière feutrée.

Ce pessimisme oriente les sources de libération vers la culture, les arts, la philosophie… mais avec une approche finalement assez élitiste qui repose notamment sur le constat désabusé de la liquidation de la culture dans les pays du bloc communiste.

Adorno se demande si on peut encore penser après Auschwitz. Le nazisme est caractérisé par la victoire d’un type d’organisation sociale qui prenait appui sur la raison. Il estime que ce même principe a pu mener aux Lumières et au totalitarisme. Ce n’est pas une dérive de la raison mais bien un vice initial qui l’a empêché de s’opposer au nazisme.

Sa modernité s’exprime dans la raison instrumentale avec une forte dimension pratique et technique qui dépasse la raison humaine et englobe la nature. Elle permet une domestication illimitée. La pensée est réduite à sa stricte logique formelle (rentabilité, performance).

Max Horkheimer (1895-1973)

Philosophe et sociologue allemand. Il dirige l’Institut à partir de 1931.

Le totalitarisme

Dans l’Etat autoritaire (1942) Horkheimer analyse le nazisme et le stalinisme. Leur dimension politique est inscrite dans un contexte historique et social où les gouvernements mobilisent des techniques et brandissent l’argument de la dépolitisation : il n’y a plus d’adversaires. C’est la raison des Lumières qui fonde le caractère univoque des décisions politiques. Les intellectuels ont été aveugles face à la montée du nazisme qu’on ne peut réduire à un phénomène barbare, brutal et violent. L’extermination de masse suivait une logique rationnelle, tout comme les purges soviétiques. La planification stalinienne est l’archétype de ces phénomènes basés sur la raison avec une bureaucratie technocratique pour la mettre en œuvre.

La critique d’Horkheimer s’étend aux régimes démocratiques et notamment les Etats-Unis (pourtant terre d’exil de l’école de Francfort) où le capitalisme domine les institutions et le libéralisme n’est que de façade. Dans ces pays l’autorité n’est pas coercitive, elle ne repose pas sur la domination d’une race ou d’une classe mais la soumission y est tout aussi présente et obéit à la rationalité instrumentale.

L’Etat autoritaire chercher finalement à modifier le monde rationnellement, à l’adapter à la modernité et à organiser les conduites.

Le renoncement de la raison et la théorie critique

Dans Eclipse de la raison (1947) il estime que l »ordre économique permet des interventions autoritaires du pouvoir fondée notamment sur les modes de production. Le totalitarisme a consacré la victoire des mythes sur la raison. Cette notion est perceptible dans la raison d’Etat ou la raison scientifique qui constituent des outils de domination. Ils favorisent la recherche de victimes, l’établissement de responsabilité face aux échecs sociaux.

La raison est ainsi devenue déconnectée d’une véritable réflexion sur les comportements et modes de vie humains. Elle devient une caricature du positivisme et repose sur un culte de la science qui s’érige comme une norme sociale uniforme et uniformisante.

Dans Théorie traditionnelle et théorie critique (1970) Horkheimer rappelle que les totalitarismes ont visé à détruire l’autonomie des individus en prenant appui sur la raison. Cela a débouché sur des conceptions collectivistes. Il défend donc par opposition une approche « critique » qui tient compte des conflits sociaux, des intérêts individuels alors que l’approche « traditionnelle » repose sur l’idéalisme. Elle se présente comme neutre et généraliste alors qu’elle fait l’objet de pressions sociales extérieures et qu’il faut impérativement en prendre conscience (argument qui s’est d’ailleurs retourné contre l’école de Francfort et la théorie critique).

Conclusion

L’école de Francfort s’est opposée au cercle de Vienne, incarné par Karl Popper, sur la définition de la science à Tubingen en 1961. Popper a été réduit à la défense d’une science logique, pur produit de la raison quand Adorno estimait que la connaissance est imbriquée dans les intérêts sociaux.

Repères bibliographiques

ADORNO, Theodor & POPPER, Karl : De Vienne à Francfort la querelle allemande des sciences sociales, Editions Complexe, 1979

ADORNO, Theodor : Moments musicaux, Editions Contrechamps, 2003

ADORNO, Theodor : Figures sonores, Editions Contrechamps, 2006

ADORNO, Theodor : Introduction à la sociologie de la musique, Editions Contrechamps, 2009

ASSOUN, Paul-Laurent : L’école de Francfort, Puf, 2016

DURAND-GASSELIN, Jean-Marc : L’école de Francfort, Gallimard, 2012

HORKHEIMER, Max : Théorie critique, Payot, 1978

HORKHEIMER, Max & ADORNO, Theodor : Le laboratoire de la dialectique de la raison, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2013

JAY, Martin : L’imagination dialectique Histoire de l’école de Francfort 1923-1950, Payot, 1973