Le totalitarisme est une notion récente qui insiste sur les aspects polémiques. Elle est utilisée pour décrire deux grands phénomènes du XXe siècle : les fascismes et le régime soviétique.
Plusieurs traits sont caractéristiques : cela dépasse la tyrannie (ce n’est pas le pouvoir d’un seul) ; cela repose sur la technique (concentrationnaire, extermination…) ; cela découle d’un contexte historique (guerres mondiales, crise économique) ; c’est indissociable des idéologies (endoctrinement et terreur notamment).
On peut identifier un régime totalitaire par plusieurs points :
- la fusion Etat / société civile : cela découle d’une loi naturelle
- le rôle d’un parti-Etat : c’est l’unique source de légitimité
- le culte du chef : processus de domination charismatique
- le soutien des masses : par le biais de la propagande et du populisme
- la terreur : exploitation des peuples, exécutions sommaires, génocide
On constate que nationalisme et totalitarisme ont des sources communes. La pensée nationaliste s’est ainsi incarnée dans les fascismes et le nazisme. Le totalitarisme propose une explication systémique de ces régimes politiques.
Le fascisme est une démarche politique incarnée par la prise de pouvoir de Benito MUSSOLINI (1883-1945). Le nazisme est le projet politique exposé dans Mein Kampf (1926) par Adolf HITLER (1889-1945).
Les fascismes
Politique réactionnaire : autour de la Nation et de l’Etat, contre les individus et les libertés.
Projet révolutionnaire : action volontariste avec un Etat fort.
Refus de la souveraineté populaire : le pouvoir doit appartenir à un chef charismatique.
Place centrale de l’Etat-Nation : dont le but est d’établir l’ordre.
Le nazisme
Politique raciste : supériorité des aryens. Stigmatisation des juifs, des tziganes, des étrangers. Antisémitisme : critique de la domination du monde des arts ou du domaine financier.
Projet cherchant un fondement scientifique : fait appel à la géographie, la botanique…
Inspiration biologique : refus d’une alliance entre forts et faibles. Pratique l’eugénisme et l’euthanasie : pour éliminer les faibles.
Propagande populaire : volonté de convaincre et d’asseoir populairement leur politique. Autorité étatique autour d’un chef. Les travaux de l’historien britannique Ian Kershaw montrent ainsi le rôle du charisme d’Hitler, des conflits sociaux profonds en Allemagne, de la réponse à la révolution russe ou de la manipulation de l’opinion.
Volonté d’explications
Culturelle : les spécificités nationales (autrichienne, italienne…) permettent d’identifier des traits significatifs (ex : antisémitisme à Vienne).
Economique : conséquence de la crise économique. Cela permet de comprendre le processus de pillage mis en œuvre.
Psychologique : mélange de démence et de manipulation des foules.
Sociologique : phénomènes indissociables de la modernité. Repose sur des techniques scientifiques de pointe, répond aux limites des sociétés libérales, individualistes…
Q : comment penser la politique après le totalitarisme ?
Carl Schmitt (1888-1985)
Juriste, ancien élève de Max Weber. Sa pensée reste associée à son engagement politique en faveur du régime nazi et ses analyses de la République de Weimar.
Une vision pessimiste de la politique
Schmitt est très critique vis-à-vis du libéralisme. Il en regrette les conséquences : la discussion est perpétuelle, la démocratie parlementaire ne permet pas de décider. Il constate la difficulté essentielle de combiner les demandes des individus et les exigences du gouvernement.
Dans La notion de politique (1927) il pose une distinction fondamentale entre ami et ennemi. La politique consiste à défaire (détruire ?) ses adversaires. Par conséquent il n’est pas possible de faire émerger des normes juridiques communes. L’affrontement et les violences sont inéluctables. La politique est naturellement conflictuelle. Ce pessimisme traduit le réalisme de Schmitt face à l’irrationalité du politique… mais le pousse à se tourner vers l’idée de chef charismatique.
Comme l’Etat dispose de prérogatives politiques (et notamment de faire la guerre) il faut qu’il puisse décider sans contraintes. C’est la théorie de l’exception politique : elle ne découle pas du contenu de la norme mais marque un retour de la souveraineté totale fondée sur la puissance de l’Etat.
De la constitution à l’Etat autoritaire
La théorie de la constitution (1928) est un ouvrage qui propose une analyse approfondie du droit constitutionnel et de la démocratie. Schmitt y discute de manière polémique les grandes théories (Kelsen, Carré de Malberg). Il est opposé à l’idée de loi fondamentale normative et s’inspire du pouvoir constituant de la Révolution française, basé sur des circonstances politiques et les caractéristiques des titulaires du pouvoir (rejet du droit divin). Cette idée est exprimée dans la formule : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ».
Les formes de l’Etat relèvent de l’analyse « positive » de la constitution. Il faut combiner deux éléments : l’identité (politique, culturelle) et la représentation (gouvernement, Parlement, administration) qui ne peuvent exister de manière pure isolément l’un de l’autre. Un gouvernement par l’identité se rapprocherait des conceptions de Rousseau. Schmitt expose sa préférence pour la vision décrite par Hobbes qui constitue un bon compromis entre les deux éléments de la constitution. Une vision qu’il considère dénuée d’idéologie et fondée sur la puissance politique. Ce type de constitution suppose toutefois une homogénéité sociale pour garantir une représentation démocratique qui favorise l’égalité entre citoyens d’une Nation.
Schmitt exprime un attrait pour le régime présidentiel plébiscitaire car le pouvoir est alors réellement issu du peuple. Ces conceptions fonderont le rejet de la République de Weimar puis la défense du Reich. Dans ce cadre la suspension du cadre juridique normal est l’expression de la démocratie. Ainsi, au-delà de l’autoritarisme qui peut en découler, Schmitt donne des fondements aux pouvoirs exceptionnels parfois nécessaires à la survie des régimes.
L’adhésion de Schmitt au parti nazi en 1933 est assez tardive et peut expliquer son attitude excessivement extrémiste pour faire notamment oublier des prises de position plus nuancées qui visaient à faire évoluer le régime de Weimar. Une pensée difficile à dissocier de cet engagement politique.
Hannah Arendt (1906-1975)
Philosophe allemande. Elève de Martin Heidegger (avec lequel elle aura une liaison). Doit fuir son pays avec la montée du nazisme pour rejoindre les Etats-Unis d’Amérique en 1941. Elle publie Le système totalitaire en 1951 (une des 3 parties des Origines du totalitarisme publié en France à partir des 1970’s qui analyse aussi l’antisémitisme et l’impérialisme).
Les spécificités du totalitarisme
Le totalitarisme présente une approche synthétique des idéologies dictatoriales du XXe siècle.
C’est un système qui n’est pas que la recherche de l’ordre (l’autoritarisme) et qui s’oppose fondamentalement à la démocratie. Il découle d’une explication intégrale des faits sociaux (pour le nazisme tout découle de la race ; pour les soviétiques de la classe).
Le système totalitaire est véritablement un régime juridique qui prend appui sur la loi et combine terreur et idéologie. Il met en valeur ses propres lois naturelles (la supériorité de la race aryenne pour les nazis ; la lutte des classes pour les soviétiques). Ce n’est pas une variante du despotisme.
L’Etat investit en effet l’ensemble de la vie sociale et publique. La sphère privée est abolie. L’Etat se confond avec la Nation.
Les tentatives d’explication du totalitarisme
Ses conditions d’avènement sont indissociables de la modernité : la massification (réponse à une société atomisée), le scientisme (repose sur la technique et la rationalité) et la désolation (sentiment de non-appartenance au monde). Il consacre la faillite des démocraties et du libéralisme pour répondre à ses évolutions. Les critères de jugement moral connus jusqu’à présent sont détruits, s’ouvre alors la possibilité de l’extermination de masse pour nier l’existence des victimes, la destruction de l’individualité.
Le totalitarisme est une illusion idéologique. Pour Arendt il n’y a plus de pensée car il n’existe plus d’espace commun de débats. On n’adhère pas à une doctrine mais on suit une prophétie : la nature pour les nazis, l’histoire pour les soviétiques.
Arendt met également en valeur la « banalité du mal » à l’occasion du procès d’Eichmann : ces régimes ont fonctionné grâce à la soumission d’hommes ordinaires, simples exécutants ne remettant pas en cause leur action.
La pensée d’Arendt est paradoxale et provocatrice. Si elle semble atténuer les responsabilités individuelles des acteurs du système totalitaire, elle permet aussi de défendre la place primordiale de la désobéissance civile.
Conclusion
Léo STRAUSS (1899-1973) propose un raisonnement moins ambitieux dans Droit naturel et histoire (1949), et cherche à relier ces phénomènes à la tradition des idées politiques. Pour Strauss, le totalitarisme n’est qu’une tyrannie moderne. Elle utilise la technologie et l’idéologie mais le rôle essentiel reste tenu par le tyran, par l’individu politique.
L’idée de nation reste une notion risquée à mobiliser. Elle jour pourtant un rôle essentiel. Les débats sur l’identité nationale ou européenne en sont une parfaite illustration.
Références
ARENDT, Hannah : Eichmann à Jérusalem, Gallimard, 1963
ARENDT, Hannah : La nature du totalitarisme, Payot, 1990
KERSHAW, Ian : Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétation, Gallimard, 1985
KERSHAW, Ian : Hitler Essai sur le charisme en politique, Gallimard, 1991
KERSHAW, Ian : L’opinion allemande sous le nazisme, CNRS Editions, 1995
MILZA, Pierre : Les fascismes, Seuil, 1985