Penser la domination
L’anarchisme rejette à la fois la conception de la propriété issue du libéralisme et l’organisation politique collective issue du socialisme. C’est autour de la notion de pouvoir que se cristallise l’opposition théorique : les anarchistes ne considèrent pas qu’une organisation politique soit capable d’imposer un ordre social.
Marx est le fondateur d’une approche sociologique (avant l’heure) basée sur la domination.
Il prolonge l’approche de Comte, notamment sa vision historique de la société, en dehors du cadre socialiste qui ne préconise pas de changement politique suffisamment radical. L’anarchisme estime au contraire, que seuls des êtres humains autonomes et indépendants seront capables d’instaurer des règles efficaces pour vivre ensemble. Aucun principe ne peut dépasser la liberté humaine : l’anarchisme ne conçoit ni Dieu (morale supérieure incarnée par la religion) ni maître (pouvoir supérieur incarné par l’Etat).
Le marxisme cherche à poser les bases d’un socialisme scientifique : en prenant appui sur l’ensemble des sciences sociales (philosophie, économie ou histoire). Marx & Engels cherchent à établir un système théorique décrivant la société dans laquelle ils évoluent. Cela devant permettre de la changer par la politique.
Penser les conflits sociaux
Les conflits socio-politiques du XIXe mettent aux prises les nouvelles classes dirigeantes (élites bourgeoises, industrielles et capitalistes) à la classe ouvrière en plein essor. L’idée que les changements de régime doivent passer par des révolutions, seul moyen de réellement faire évoluer les rapports de force politique, devient un point départ de la philosophie politique communiste ou anarchiste. La violence ou l’insurrection deviennent des moyens d’action légitimes pour faire avancer leurs idées. (1848 ou la Commune de Paris en 1871).
Ansart (1969) montre la continuité et les différences entre Saint-Simon, Proudhon et Marx : ils étudient les mêmes objets mais y répondent par des organisations politiques opposées.
Mener la lutte politique
Anarchisme et communisme lient de manière intime combat politique (au sens propre) et débat théorique. Au sein de la 1ère Internationale (Association Internationale des Travailleurs) la anarchistes et les communistes militent pour des changements radicaux, surtout par rapport aux propositions découlant du socialisme.
Cependant les oppositions entre les deux courants sont trop nombreuses, tant sur les projets politiques que sur les conceptions de la société. Les marxistes dominent l’Internationale, excluent les anarchistes, fédèrent les socialistes. Pourtant cette démarche n’aura aucun débouché politique réel, et l’union internationale des projets socialistes n’aura jamais lieu.
Q : une société meilleure est-elle possible sans l’État ?
Pierre-Joseph Proudhon (1802-1865)
Philosophe politique français. Autodidacte et d’origine modeste.
Publie Système des contradictions économiques ou philosophie de la misère en 1846.
Critique de la propriété privée
Proudhon considère la liberté et l’égalité comme des droits absolus et sacrés. Sans ces droits les individus ne peuvent vivre ensemble. Il condamne la place dominante des relations économiques dans la société qui se traduisent ensuite dans le pouvoir politique.
Dans Qu’est-ce que la propriété ? (1840) il affirme : « La propriété c’est le vol ». La concentration des richesses empêche d’établir la liberté et l’égalité. C’est une conséquence logique de la division du travail. L’opposition entre propriétaires et prolétaires devient inéluctable. Pourtant, il n’est pas convaincu par la propriété collective proposée par les socialistes : Proudhon est un penseur libertaire.
Proudhon ne suggère pas d’abolir la propriété, car elle assure une certaine liberté économique, il propose de fonder les relations humaines sur le principe du contrat : chaque individu libre pourra négocier son travail. Aucun individu ne pourra donc obtenir plus qu’il ne mérite. Il théorise ainsi le mutualisme (mutuellisme dans son vocabulaire) qui consiste à laisser les individus s’organiser librement en partageant des ressources.
Fédérer les initiatives ouvrières
Proudhon en conclut par exemple qu’il faut développer le crédit aux pauvres pour leur garantir l’indépendance. Il préfère que la classe ouvrière s’organise par elle-même en toute autonomie. Il défend une vision prophétique de la politique puisqu’il se méfie des pouvoirs grandissants de l’Etat d’une part, et des inégalités induites par la propriété capitaliste de l’autre. Sa critique de l’Etat est radicale : toute forme d’autorité est systématiquement oppressante.
Cependant, la pensée de Proudhon est marquée par un refus de la révolution. L’Etat n’a pas pour mission d’exproprier les capitalistes : un nouveau pouvoir centralisateur ne ferait que chasser l’autre pour le remplacer. Sur le plan politique, il considère qu’une confédération très décentralisée serait le meilleur système permettant de garantir le respect des libertés de chacun.
Proudhon est finalement un auteur ayant une pensée assez incohérente, à la fois critique et optimiste mais sans réel projet politique pour la porter. (Voir ses propres revirements). L’intérêt fondamental de sa pensée est de poser la question de l’harmonie entre justice sociale et liberté individuelle.
Michel Bakounine (1814-1876)
Philosophe politique russe.
Il prolonge la pensée de Proudhon, mais l’inscrit dans les luttes politiques : les anarchistes cherchant à s’organiser politiquement au sein de la 1ère Internationale. Grawitz (1990) évoque dans sa biographie l’évolution de sa pensée vers l’action directe.
Bakounine défend ainsi des positions anti-autoritaires radicales : dans Etatisme et anarchie (1873) il montre les trois facteurs ayant certainement joué un rôle important pour l’affirmation de la liberté humaine mais qui en sont devenus des obstacles.
- la religion et l’idée de Dieu : il faut refuser la morale ;
- l’État : c’est une autorité centralisée qui décide pour la société ;
- la propriété : la gestion collective est la meilleure organisation.
Le projet de prise du pouvoir étatique par les communistes est également vivement critiqué : la dictature du prolétariat n’est pas concevable. Seule une bureaucratie peut s’emparer de l’Etat, ce qui présente des risques sérieux pour la liberté selon Bakounine.
Pourtant les anarchistes considèrent la violence comme un moyen légitime de faire valoir leurs opinions politiques. La lutte découle du refus de toute autorité et de tout pouvoir qui ne peuvent être qu’oppresseurs.
Cette philosophie politique va finalement servir de fondement à l’anarcho-syndicalisme : organisation ouvrière autonome, indépendante du pouvoir politique dont l’arme de combat est la grève générale. (A comparer à la voie social-démocrate).
Karl Marx (1818-1883) & Friedrich Engels (1820-1895)
Philosophes politiques allemands. Ils publient le Manifeste du parti communiste en 1848. Ils sont à l’origine d’un courant politique majeur qui va se concrétiser politiquement dans de nombreux pays mais sur la base d’une œuvre complexe et foisonnante, composée de nombreux textes d’inspiration différente (analyses de circonstances, prises de position politiques, ouvrages analytiques…).
Critique politique
Alors que Comte insiste sur le progrès social, Marx & Engels considèrent que la société se fonde sur la lutte des classes autour du profit, de la propriété et du travail. L’enjeu politique consiste donc à s’emparer de l’Etat. Pour Marx & Engels la liberté est conditionnée par le niveau de richesse : cela induit une hiérarchisation des conditions de l’action sociale. Il n’y a pas d’autonomie des individus par rapports aux moyens de production contrairement à la vision de Proudhon (1847).
Marx & Engels se basent sur le matérialisme historique et la dialectique : l’histoire a un sens (l’exploitation) et les rapports sociaux s’inscrivent dans un contexte donné ; la philosophie repose sur des contradictions (la prise de conscience par le prolétariat de son exploitation). Ils s’appuient sur l’histoire pour mettre en valeur l’existence de classes sociales dépendant de la propriété des moyens de production, et leurs luttes pour posséder ces moyens.
La lutte des classes permet d’expliquer à la fois les comportements et les croyances:
- les capitalistes cherchent à exploiter les travailleurs et à les maintenir dans une situation de dépendance (prolétaires), alors que la classe ouvrière doit s’émanciper et s’approprier les moyens de produire la richesse ;
- l’exploitation capitaliste tend à justifier sa domination sur la plan idéologique en s’appuyant sur l’appareil d’état pour imposer ses valeurs et défendre ses intérêts.
La domination de la classe bourgeoise repose sur l’argent, elle est de nature économique, alors que l’esclavage ou le féodalisme mettaient en place un pouvoir coercitif.
Critique économique
Pour Marx & Engels ce sont les forces productives qui déterminent les rapports sociaux. L’abolition des classes passe par une compréhension des mécanismes de domination économique. Engels publie La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 (1845) où il documente les effets de l’exploitation du prolétariat et Marx publie Critique de l’économie politique en 1859 et le premier tome du Capital en 1867 pour proposer une analyse alternative. Leur approche se fonde sur des principes philosophiques : le matérialisme (inspiré d’Hegel, consiste à comprendre les conditions concrètes et juridiques de l’organisation du pouvoir politique) ; l’aliénation (inspiré de Feuerbach, consiste à repérer les contraintes que la société fait peser sur les individus, la religion, le droit ou l’idéologie).
Marx utilise le système intellectuel de Ricardo et critique l’économie par l’économie. Il adopte la théorie de la valeur travail et mène une réflexion de fond sur la notion de travail, qui semble un peu dépassée aujourd’hui en économie, mais qui garde toute son importance dans le domaine politique : Marx et Engels mettent en effet en valeur la notion d’exploitation. Le capitalisme est un mode de production qui s’approprie la richesse créée par les travailleurs : la plus-value, soit la valeur supplémentaire de la marchandise créée par le travail. L’accumulation du capital se fait au détriment des travailleurs et entraîne du chômage, une armée industrielle de réserve se crée pour garantir des salaires faibles.
Le capitalisme entraîne donc la paupérisation de la classe ouvrière. Dans le même temps, cela débouche sur des crises de surproduction. Ces crises favoriseront la concentration industrielle : l’élite bourgeoise va s’accaparer le pouvoir économique.
Processus révolutionnaire
Favorables dans un premier temps à la violence comme moyen politique de défendre leurs valeurs, Marx & Engels élaborent une véritable théorie de la révolution politique. Celle-ci devra suivre plusieurs étapes :
- dictature du prolétariat : phase transitoire de suppression de l’ordre capitaliste bourgeois par la prise de pouvoir politique (l’Etat)
- organisation économique de type socialiste : transition de la propriété privée à la propriété commune, organisation égalitaire…
- avènement d’une société sans classe : le communisme
Ils fondent dans un premier temps la Ligue des communistes (1847-1852) mais sont déçus par les échecs du mouvement syndical anglais et se radicalisent. Ils s’opposent à la suppression totale et immédiate de l’Etat défendue par les anarchistes mais considèrent que le socialisme et sa participation au jeu politique ne remet pas en cause les rapports de force.
Marx a posé des questions essentielles mais a fait l’objet de réinterprétations, de simplifications … le marxisme n’est pas Marx. Reste une approche extrêmement déterministe.
Lenine (1870-1924)
Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine est un homme politique russe.
L’interprète de Marx
Lénine part des concepts développés par Marx & Engels pour combiner leur idéologie et des institutions au sein d’un parti politique structuré en capacité de réaliser la révolution. Il critique sévèrement la social-démocratie qui ne remet pas en question la lutte des classes.
En 1902 il publie Que faire ? où il défend l’idée que le mouvement révolutionnaire doit reposer sur des fondements théoriques solides. La révolution ne sera pas spontanée, elle nécessite de former des militants et de créer une organisation politique stricte.
En 1908 dans Marxisme et révisionnisme il critique le parlementarisme des socialistes. C’est la « liberté pour les propriétaires d’esclaves », une démocratie purement formelle.
Ces débats existent au sein du parti communiste russe qui se divise entre mencheviks (minoritaires) favorables à la participation politique et bolcheviks (majoritaires) révolutionnaires favorables à la dictature du prolétariat, le renversement du pouvoir contre les oppresseurs pour briser le capitalisme.
Le régime capitaliste favorise également l’impérialisme : le développement de monopoles, la lutte pour le partage du monde et la constitution d’une oligarchie financière qui se traduisent par des guerres. C’est la thèse développée dans L’impérialisme stade suprême du capitalisme publié en 1916 qui permettra d’expliquer et de justifier la révolution russe dans un pays moins développé que l’Angleterre ou l’Allemagne.
L’État parti
En 1917 paraît L’État et la révolution, rédigé avant la prise de pouvoir. Lénine y défend un projet de prise de pouvoir immédiate pour mettre en œuvre la révolution permanente et la dictature du prolétariat comme étape vers une société sans classe. La révolution russe de 1917 donne l’occasion à Lénine de concrétiser le projet politique de Marx. Cette révolution a cependant lieu dans un pays non capitaliste, et la dictature du prolétariat n’y débouchera que sur une organisation économique et sociale centralisée (voir histoire économique).
En 1920 dans Le gauchisme, maladie infantile du communisme Lénine accepte le principe de participation politique et électorale des partis communistes afin d’éduquer le prolétariat. C’est la défense du parlementarisme révolutionnaire qui s’appuie également sur les grèves et l’insurrection. Analyse qui vise à exporter la révolution et dépasser l’abstentionnisme.
Colas (2017) décrit dans sa biographie la combinaison chez Lénine d’une approche théorique poussée et d’une approche politique pragmatique souvent cruelle et violente (guerre civile, famines, épuration de l’opposition) au nom du bonheur de l’humanité.
Conclusion :
Staline (1879-1953)
Le Marxisme-Léninisme débouchera sur la dictature totalitaire. Après le décès de Lénine, Joseph Vissarionovitch Djougachvili dit Staline s’empare du pouvoir en URSS. Il met en place un pouvoir politique bureaucratique extrêmement répressif (la Terreur) justifié par l’opposition extérieure des pays capitalistes.
Références
ANSART, Pierre : Marx et l’anarchisme, Puf, 1969
ANSART, Pierre : Naissance de l’anarchisme, Puf, 1970
COLAS, Dominique : Lénine politique, Fayard, 2017
ELLEINSTEIN, Jean : Staline, Fayard, 1984
FAVRE, Pierre & Monique : Les marxismes après Marx, Puf, 1980
GUERIN, Daniel : Ni dieu, ni maître, La Découverte, 1999
GRAWITZ, Madeleine : Bakounine, Plon, 1990
LATOUCHE, Serge: Le projet marxiste, Puf, 1975
LEFEBVRE, Henri : Sociologie de Marx, Puf, 1974
MARX, Karl : Misère de la philosophie, Payot, 1847
MARX, Karl : Les luttes de classes en France, Gallimard, 1850
MARX, Karl : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, 1852
MARX, Karl : La guerre civile en France, Editions sociales, 1871