Origines de la pensée politique

Introduction à l’histoire des idées politiques, économiques et sociales

Si on considère les sciences sociales de manière globale et unitaire, il est utile d’adopter une démarche historique de type chronologique pour en décrire le cheminement et l’avancée. Nous chercherons à faire dialoguer plusieurs grandes disciplines autour d’un questionnement commun : l’organisation de la vie en société. Ainsi, il faudra prendre appui sur la philosophie politique (ensemble des recherches visant à saisir la nature de l’organisation des rapports humains), l’histoire (connaissance scientifique des faits du passé), la pensée économique (comment des théories, des modèles se sont imposés à certaines périodes pour expliquer les choix humains et leurs conséquences sur la répartition des ressources), les faits économiques (branche de l’histoire qui étudie la production, la distribution et l’utilisation des ressources permettant la satisfaction des besoins individuels et sociaux) ou la sociologie (étude scientifique des faits sociaux humains considérés dans leur ensemble).

La démarche est centrée sur les grandes œuvres et les grands auteurs emblématiques d’un mode de pensée, caractéristiques d’une époque et dont les idées sont toujours discutées de nos jours ou font écho aux problèmes actuels. Nous tenterons de combiner deux approches pourtant opposées : celle de Léo Strauss (1899-1973) qui considère qu’il faut analyser avant tout les « idées » politiques, leur fondement rationnel et analytique ou leur valeur universelle pour en apprécier la portée ; celle de Quentin Skinner qui défend une « nouvelle histoire des idées politiques » qui porte plus d’attention au contexte dans lequel apparaissent les théories. Toutefois, les connaissances exposées restent parcellaires, très centrées sur l’Europe et subjectives… elles ont pour but de fournir des bases et d’aller approfondir et compléter la compréhension des sociétés.

L’Antiquité

Découpage historique qui va d’environ 3500 avant Jésus Christ avec la naissance de l’écriture et prend fin l’année 476 de notre ère avec la chute de l’Empire romain d’occident. Cette période vaste où se développent de grandes civilisations (Egypte des Pharaons, Babylone, Perse…) et les grandes croyances (Judaïsme, Christianisme, Bouddhisme, Confucianisme…) est caractérisée sur le plan des idées par la place occupée par les civilisations hellénistique et romaine.

La Grèce antique a eu une influence incroyable et durable dans l’imaginaire intellectuel et politique en raison de la modernité des idées qui y sont développées. Les cités grecques structurent leur organisation sociale pour faire face aux guerres et développer le commerce. Elles se dotent de législations qui inventent le distinction Etat/individu (sphères publique et privée). Vers 508 avant J.C. Clisthène invente la démocratie à Athènes autour de l’idée d’égalité devant la loi mais avec une division  sociale de la population. L’unités des cités se met en place pour lutter contre l’Empire Perse lors des guerres médiques en 490 et 480 avant J.C.

Grâce à son rôle essentiel dans la victoire, Athènes devient la cité dominante et connaît son apogée sous le règne de Périclès (460-429 avant J.C.) aristocrate qui s’efforce de défendre le peuple, même si les citoyens restent largement minoritaires. La volonté de domination d’Athènes entraîne un conflit permanent avec Sparte qui débouche sur la guerre du Péloponnèse à partir de 431, puis la défaite d’Athènes et finalement la ruine financière et humaine des cités.

L’unité des grecs est retrouvée sous l’impulsion de Philippe II de Macédoine puis son fils Alexandre le Grand (règne à ses 20 ans de 336 à 323 avant J.C.), dont la destinée est légendaire. Il parviendra à s’imposer aux différentes cités et à tous ses adversaires en menant une conquête qui s’étendra à l’Orient et à l’Occident.

La civilisation romaine a débuté avec la fondation de Rome en 753 avant J.C. par Romulus, l’instauration d’une République en 509 après avoir chassé Tarquin le dernier roi et des invasions celtes. Les cités d’Italie se rassemblent autour de Rome pour envahir la Grèce (entre 336 et 365 avant J.C.) et l’Empire d’Alexandre vers 170 grâce à une organisation militaire remarquable (les légions). La conquête s’étend en Espagne et en Gaulle. Elle apporte richesses et pouvoir à Rome qui doit faire face aux changements sociaux qui découlent de ce nouveau statut : période de soulèvements d’esclaves (Spartacus en 73 avant J.C.) de conflits politiques entre consuls (le triumvirat des généraux Pompée, César et Crassus)…

Le 16 janvier de l’an 27 avant Jésus Christ, Octave 1er (Octavien) reçoit le titre d’Auguste. Ce neveu de César voit ainsi naître l’Empire romain en ayant tout pouvoir sur Rome et ses provinces pendant 10 ans afin d’y garantir l’ordre et la paix. L’Empire repose sur une administration très structurée et une certaine autonomie des territoires conquis. La succession sera difficile, même si l’apogée économique et culturel de l’Empire est atteinte vers les 900 ans de Rome. Le fonctionnement d’une telle structure deviendra progressivement trop complexe : le despotisme, l’essor de nouvelles religions ou les invasions aux frontières déboucheront progressivement sur la chute de l’Empire… déjà fortement marqué par le pillage de Rome par Alaric en 410.

Q: pour l’histoire des idées naît-elle dans l’Antiquité ?

Hérodote

Hérodote (entre 480 et 425 av. JC) est considéré comme l’inventeur de l’histoire. En effet, dans son ouvrage intitulé Histoire (parfois appelé Histoires) il a mené une enquête sur les événements de son temps et en particulier les guerres médiques (cités grecques contre Empire perse). Ce n’est pas qu’un récit, Hérodote cherche à ordonner les causes du conflit, à vérifier la solidité de ses sources…

Il va proposer une classification des régimes politiques qui permet d’opposer les organisations politiques (et ainsi de comparer leur efficacité) :

  • La monarchie : un seul commande
  • L’oligarchie : une minorité dirige
  • La démocratie : la majorité du peuple décide

Cet ouvrage traduit bien l’avancée de l’idéal démocratique en Grèce antique : la monarchie et l’oligarchie posent plus de problèmes que l’égalité devant la loi (l’isonomie). Mais le déclin de la puissance athénienne va entraîner un reflux de la démocratie.

Thucydide

Thucydide (entre 460 et 400 av. JC) décrit dans Histoire de la guerre du Péloponnèse les conflits entre les grandes cités grecques (essentiellement Sparte contre Athènes). Ce n’est ni un ouvrage de philosophie politique proprement dit, ni une étude historique ; c’est le récit d’un spectateur engagé.

L’intérêt d’un tel témoignage est dans cet engagement : Thucydide défend le régime politique qu’il considère être le meilleur et pour lequel il a combattu. C’est la démocratie au temps de Périclès (càd dominée par un leader charismatique) qui avait permis de gérer de manière efficace à la fois les affaires intérieures et extérieures (les guerres). La démocratie doit permettre au peuple de choisir les meilleurs dirigeants qui ne se contentent pas du calcul ou de la prudence.

Platon

Platon (427-346 av. JC) est un philosophe grec. Il vise à proposer un modèle politique idéal. Platon cherche à dépasser l’approche des sophistes qui considèrent que la politique n’est que le résultat de la rhétorique (arriver à convaincre les autres de son opinion), voire pour les plus radicaux, l’alliance des faibles pour empêcher les forts de diriger (la loi découle d’un rapport de forces).

Pour Platon, la nature humaine doit se réaliser dans la Justice et le Bien : c’est le rôle du philosophe d’aider à accéder au bonheur. Seul le philosophe est détaché des passions humaines et connaît le sens des Idées (la réalité véritable).

Il va proposer dans La République la cité idéale :

Elle repose sur la justice : pour diriger la cité, il faut connaître les Essences (càd les idées idéales comme le Bien) et non flatter les opinions populaires (doxa). Pour Platon, sans cette connaissance philosophique, les hommes ne pourront trancher les opinions par la loi. (Ils sont dans la caverne).

Elle repose sur une division sociale : Platon distingue trois classes, les rois-philosophes ; les guerriers qui en sont les auxiliaires ; puis les artisans et négociants chargés des tâches de base.

Elle repose sur quatre vertus : la sagesse (vertu du philosophe), le courage (vertu du guerrier), la tempérance (soumission volontaire aux meilleurs) et la justice (accomplissement par chacun des tâches pour lesquels il est le meilleur).

Platon montre l’intérêt de la cité idéale par opposition aux défauts des cités existantes :

Les cités subissent la décadence : quelque soit leur régime, elles dérivent vers des sociétés perverties. L’aristocratie devient timocratie (courage) ou oligarchique (richesse). La démocratie devient tyrannie (despote) … Fort pessimisme de Platon lié aux événements de son temps et d’un pessimisme sur la nature humaine.

Les cités subissent l’injustice : le chemin philosophique vers les Idées et les Essences est le meilleur mais il est difficile à atteindre. Platon prône un certain élitisme, tout en revendiquant une égalité forte entre citoyens (dans la famille notamment). Karl Popper y voit le fondement du totalitarisme : un régime idéal pouvant s’imposer aux hommes.

Aristote

Aristote (entre 382 et 322 av. JC) est un philosophe macédonien. Il part de l’enseignement de Platon, dont il fut le disciple, afin de construire un système politique plus concret et plus pragmatique. On peut analyser son œuvre autour de deux thèmes et deux grands ouvrages : la sagesse (dans Ethique à Nicomaque) et la justice (dans Politique).

La sagesse

Aristote distingue la sagesse théorique et la sagesse pratique : il est illusoire d’attendre des comportements humains la perfection, elle n’existe qu’en théorie. Il suffit de déterminer les moyens pratiques de favoriser une action vertueuse des citoyens.

Aristote s’appuie donc sur les opinions (et non sur des concepts idéaux abstraits) pour isoler trois domaines de la philosophie politique :

  • l’éthique : la science du caractère
  • l’économique : l’administration du foyer
  • la politique : la science du gouvernement

La philosophie politique aristotélicienne a pour but ultime le bonheur : même s’il existe des divergences sur ce qu’est une « bonne vie », on peut proposer un modèle du citoyen vertueux. L’homme est « un animal politique » qui vit au milieu des autres dans la cité. La vie collective en société est donc une nécessité, elle ne relève pas d’un choix. L’homme vit de manière raisonnable s’il ne se laisse pas guider par les plaisirs ou les passions.

Ainsi l’homme sage, selon Aristote, agit par bonté, par noblesse… Son analyse repose toutefois sur un conception morale forte, reposant sur le refus des excès. L’homme doit être prudent.

La justice

Aristote précise que les hommes disposent du Logos : le pouvoir d’exprimer par la parole les catégories morales (utile, juste, mal…). Il est à l’origine d’une distinction essentielle dans la définition de la justice, il oppose :

  • la justice distributive : donner des choses égales à des individus considérés comme étant dans des situations égales (sans toutefois préciser selon quel mérite). Pour Aristote la justice est proportionnelle pas égalitaire.
  • la justice corrective : rétablir des situations individuelles suite à des comportements malhonnêtes.

D’où l’idée qu’un homme juste doit respecter la loi.

Enfin, Aristote distingue la science de l’action. La science c’est la nécessité, ce qui ne peut être autrement, au contraire de l’action qui est contingente. Sa philosophie politique servira de fondement à la pensée religieuse car elle insiste plus sur le citoyen (et ses vertus) que sur le régime politique.

Cicéron

Cicéron (106-43 av. JC) est un homme politique romain. Il synthétise les apports de la civilisation romaine à la pensée politique, fruit d’influences diverses (Platon, stoïcisme, scepticisme…).

Cicéron prolonge principalement le stoïcisme car il considère qu’existe un ordre politique naturel : il est donc possible d’établir des lois « naturelles ». Dans La République il défend l’idée qu’existent des principes universels basés sur la raison qui doivent fonder l’action politique. C’est la théorie du droit naturel. Cicéron reste toutefois lucide et considère qu’il appartient au gouvernement et au législateur de se fonder sur la raison pour s’approcher de cette règle parfaite.

Ainsi, Cicéron ne se prononce pas sur la forme du bon gouvernement : il insiste sur la place du peuple et de la communauté des citoyens pour que la loi soit respectée et favorise une réelle adhésion politique.

Conclusion

Même si on peut considérer que la pensée en Grèce antique est marquée par le développement de la « raison » (passage de la mythologie à la philosophie et autonomie de la politique par rapport à la religion), la pensée grecque ne correspond pas à la rationalité moderne (technicienne et scientifique) c’est une dynamique interrelationnelle avant toute chose, Vernant (1962). 

Dès son origine, la pensée politique prend en compte ses aspects les plus sombres : la métis est l’intelligence politique basée sur la ruse et se montre tout aussi efficace pour atteindre des objectifs, Detienne & Vernant (1974). Enfin, la mythologie et les croyances ne sont pas remplacées par la philosophie, elles continuent de cohabiter et de servir un but rhétorique, de conviction, Veyne (1983).

La pensée classique doit être vue de manière plus subtile, elle n’est pas si tranchée conceptuellement ; elle a une fonction pédagogique (ex : la place des dialogues, l’imaginaire moderne). Autre point d’attention, la pensée politique de l’Antiquité a été formulée à une période où la distinction entre les savoirs disciplinaires n’existait pas et a été redécouverte à l’époque moderne.

Repères bibliographiques

CHATELET, François : Platon, Gallimard, 1965

DE CRESCENZO, Luciano : Les Grands Philosophes de la Grèce antique, Livre de poche, 1983, traduit en 2000

DETIENNE, Marcel & VERNANT, Jean-Pierre : Les ruses de l’intelligence – La métis des Grecs, Flammarion, 1974

JERPHAGNON, Lucien : Vivre et philosopher sous les Césars, Privat, 1980

POPPER, Karl : La société ouverte et ses ennemis Tome 1 – L’ascendant de Platon, Seuil, 1962

SKINNER, Quentin : Les fondements de la pensée politique moderne, Albin Michel, 1978, traduit en 2001

STRAUSS, Léo & CROPSEY, Joseph : Histoire de la philosophie politique, Presses universitaires de France, 1963, traduit en 1994

VERNANT, Jean-Pierre : Les origines de la pensée grecque, Puf, 1962

VEYNE, Paul : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Seuil, 1983